Demain

Fin d’été 1835

« — Marie, faut qu’on cause !

Que se passe t’il ?

Viens t’assoir près de moi, là.

Tu as l’air soucieux…

Non Marie, mais je pense à l’avenir, nous ne sommes plus des perdreaux de l’année, tu sais et je pense à toi, à ce que tu deviendrais s’il m’arrivait le pire.

T’as d’ces idées parfois !

— Marie, c’est important. Je vais m’rendre à Moncoutant chez le notaire et je vais faire aussi quelque chose pour not’ Joseph. »

Pierre, je suis ton arrière-arrière-arrière-arrière petite-fille, et je connais tes projets : tu vas faire rédiger ton testament, celui par lequel tu donnes l’usufruit de tous tes biens meubles et effets mobiliers à ta femme Marie CHABOUTY, celui par lequel tu vas effacer la dette que ton fils Joseph a envers toi.

Quelle dette ? Ça aussi je le sais…

Vous avez eu 4 fils : Pierre, Louis, Joseph et Jean-Baptiste. Au fil de mes recherches concernant votre histoire, j’ai appris que Pierre vous a été enlevé : il est mort en service entre 1821 et 1823.

Lorsque Louis est convoqué pour le tirage de la conscription, il ne craint rien car il sera exempté pour frère mort sous les drapeaux. Mais c’est une autre histoire pour Joseph et vous ne voulez pas perdre un autre enfant. Comment accepter cela ?

Alors quand arrive ce mauvais tirage au sort, vous lui payez un remplaçant et vous donnez 1600 frs, une fortune pour vous, presqu’un sacrifice, à un tisserand du Breuil Jacques GRIMAUD pour qu’il parte à sa place. Quant à Jean-Baptiste votre plus jeune garçon, son handicap, la déformation de son pied et de sa jambe, l’empêchera de partir, vous le savez.

C’était votre décision et aujourd’hui tu ne veux pas qu’après ta disparition, il soit « lésé » par rapport à ses frères et soeurs. Tu veux donc annuler sa dette.

Comment ne pas être émue par cette volonté ? D’autres l’ont sans doute fait ailleurs et partout, mais toi, tu es mon ancêtre et ce désir d’équité que tu souhaites entre tes enfants me touche vraiment.

Et que dire de ce désir de protéger la fin de vie de ton épouse, comment ne pas y voir une réelle tendresse ? Comment ne pas y voir aussi peut-être une profonde affection non dite, retenue toute une vie par la pudeur ?

En ce jour de septembre 1835, tu dictes donc tes dernières volontés…

19 septembre 1835

Par devant Me Henri Jules TEXIER notaire
certificateur à la résidence de Moncoutant chef lieu de
canton, arrondissement de Parthenay, département des Deux
Sèvres(…)

Fut présent
Le sieur Pierre BERTELOT bordier demeurant
au bourg de Pugny, lequel étant sain d’esprit mémoire
et entendement ainsi qu’il est apparu aux dits notaire
et témoins a déclaré vouloir faire son testament et ordonnance
de dernières volontés ainsi qu’il suit :
« Voulant donner des preuves de mon attachement à
Marie CHABAUTY, mon épouse, demeurant avec moi
je lui donne et lègue par mon présent testament
l’usufruit pendant sa vie seulement de tous les biens
meubles et effets mobiliers que je laisserai au jour

de mon décès sans quelle soit tenue de faire faire
inventaire ni de donner caution.
Je donne et lègue aussi par ce même présenté
au sieur Joseph BERTELOT mon fils demeurant commune de Terves la somme de seize cents francs
que j’ai déboursé pour lui pour son remplacement
militaire voulant expressément qu’il soit quitte de cette somme
laquelle somme je lui donne par precipat et
hors part afin qu’à mon décès il partage dans
ma succession comme mes autres enfants le tout
par égale portion.
Telles sont mes dernières volontés que je
veux et entendre que soient ponctuellement observés »
(…)

Début de l’année 1836

« — Marie, on n’peut plus continuer. On arrive à peine à vivre.

Eh beh oui j’sais bien mon Pierre, la vieillesse frappe à not’porte. Mais que faire ?

J’ai pris conseil auprès du notaire TEXIER de Moncoutant : nous allons céder notre bail, comme tant d’autres le font.

Mais à qui ? Et qu’allons nous devenir ?

Pas besoin de partir, t’en fais pas !« 

Petit à petit, sans vous en rendre compte, vous êtes devenus un vieux couple, usé, las. Je devine ce sentiment angoissant d’insécurité que vous ressentez jour après jour, cette peur de végéter au bord de la maladie, de la vieillesse. Je devine.

Pierre, tu es un travailleur de la terre, toujours attentif au temps qui passe par le biais des saisons pour les récoltes, et tu n’as pas vu ta peau se froncer, ton corps se courber, tes jambes devenir parfois flageolantes, tes mains tremblantes. Mais aujourd’hui tu es fatigué. Tu te rends compte de tes difficultés à moissonner, récolter, couper du bois même à juste assumer le travail du quotidien. Tout comme Marie, tu le sais, tu le vois.

Je devine cette peur de devenir vulnérable, impotent, misérable, voire indigent.

Je devine cette envie de vivre tes dernières années paisiblement auprès de ta femme.

Et tu prends la bonne décision, celle qui semble arranger tout le monde : Marie et toi, mais également ton fils Louis (cité par erreur sous le prénom de Pierre dans l’acte), sans profession, qui demeure chez vous, avec vous. Maître TEXIER te conseille une pratique notariale très courante : négocier avec un de tes enfants la cession de ton bail afin d’envisager votre vie plus sereinement, un peu comme une sorte de protection sociale. Une façon aussi peut-être de retenir ton fils près de vous, d’éviter qu’il parte chercher du travail ailleurs et ne pas être seuls.

C’est la meilleure solution envisageable…

8 mars 1836

Par devant Me Henri Jules TEXIER
notaire certificateur à la résidence de Moncoutant (…)
sont comparus
Le sieur Pierre BERTHELOT, bordier et Marie CHABAUTY
son épouse, qu’il autorise à l’effet de présenter demeurant
au bourg de Pugny.
Lesquels ont dit que leur grand âge et la mauvaise
santé dont ils jouissent depuis plusieurs années ne leur
permettant plus de faire salaire convenablement une borderie
qu’ils occupent au bourg de Pugny appartenant à Mr
BOISSAUDIERE de Poitiers, consentent par ces présentes
céder sans aucune garantie
au sieur Pierre BERTHELOT leur fils sans profession
demeurant avec eux à ce présent et ??
tous leurs droits qu’ils peuvent avoir sur la jouissance de la dite borderie
en vertu d’un bail verbal que leur a consenti mon dit
sieur BOISSAUDIERE pour huit années qui ont commencé
au vingt neuf septembre dernier, moyennant un fermage
annuel de trois cents francs et deux kilogrammes de
sel fin payable au vingt neuf septembre de chaque année.
Au moyen de présenter le dit sieur BERTHELOT

fils fera salaire à compter de ce jour la dite borderie
à ses risques et périls et la récolte qui est ensemencée
aujourd’hui sur la dite borderie lui appartiendra
sous la condition expresse qu’il donnera au vingt neuf
septembre prochain auxdits époux BERTHELOT la somme
de soixante francs et qu’il acquittera à partir du premier
janvier ?? la contribution de toute nature dont
la dite borderie peut être imputée.
Cette cession est faite sous la condition expresse

que le dit sieur BERTHELOT fils exécutera ponctuellement
pendant la durée du dit bail verbal toutes les
conditions qui ont été arrêtées à cet égard entre les
dits époux BERTHELOT et Mr BOISSAUDIERE (…)

(…) et en autre sur la condition expresse
que les dits époux BERTHELOT seront comme de droits
logés, nourris soignés tant en santé que malade chez
leur dit fils jusqu’à leur décès sans lui payer
aucune indemnité, ce qui été évalué pour fixer leur droits
pour ces mêmes présentés les dits époux BERTHELOT
cèdent et abandonnent à leur dit fils
tous les biens meubles et effet mobilier ci après
désignés lesquels ont été estimé ce jourd’hui (…) 1824.70frs

que le dit sieur BERTHELOT
fils promet et s’oblige de rendre et payer en
l’étude dudit Me TEXIER an main, après le décès
dudit cédant sans aucun intérêt jusqu’à
cette époque aux héritiers de ce dernier.
(…)

Épilogue :

Pierre, tu décèdes dans ta maison de Pugny le 8 octobre 1841 à l’âge d’environ 86 ans, rejoint par ton épouse Marie CHABAUTY, alors âgée de 90 ans, le 10 novembre 1847. Cinq ans de vie paisible tous les deux, cinq ans à profiter de vos enfants, de vos petits enfants. Cinq ans pendant lesquels vous avez accompagné dans la mort certains d’entre eux. Cinq ans pour vous préparer à partir à votre tour…

Ces recherches menées pour connaître ton histoire et celle de tes enfants ont été longues et parfois très fastidieuses, mais oh combien passionnantes !

Des recherches menées dans les actes d’Etat Civil, dans les recensements, les listes de tirage au sort des conscrits, mais aussi dans les actes notariés : testaments, inventaires, successions m’ont appris tellement sur votre existence. Elles me donnent ce sentiment de vous redonner vie, de vous sortir de l’ombre, toi Pierre, Marie et vous tous mes ancêtres qui êtes pour la majorité des gens de la terre, des gens simples, des « petites gens » comme je lis parfois ici ou là. Elles m’apportent ce côté « humain » qui me manque lorsque je regarde les suites de dates d’un arbre généalogique. Peut-être que mon imagination et ma sensibilité me font voir ces évènements faussement. Cela m’est égal. Sur mon logiciel, il y a les dates, les faits, les sources mais ici c’est différent.

Ici je raconte des histoires, les vôtres, telles que je les imagine, telles que je les ressens.

Sources : 


17 réflexions sur “Demain

  1. Félicitations Nat! Beau récit très humain et touchant.
    Est-ce que je me trompe ou une coquille s’est glissée dans la retranscription du deuxième acte?
    Vous dites que c’est à son fils Louis que votre ancêtre a cédé son bail pourtant la retranscription dit
    « …céder sans aucune garantie au sieur Pierre BERTHELOT leur fils sans profession demeurant avec eux à ce présent… »
    Je constate aussi que malheureusement, Louis meurt un an avant son père, aussi ce n’est pas vraiment cinq ans de tranquillité dont ils ont pu profiter. A suivre…
    Au plaisir de continuer à vous lire.
    Dominique

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Dominique et merci pour l’intérêt que vous avez porté à mon article. C’est dans l’acte notarié qu’il y a un problème de prénom. J’ai cherché de toutes parts en lisant ce prénom de Pierre et c’est finalement avec le recensement que j’ai eu confirmation que c’était bien Louis qui vivait avec Pierre et Marie. Quant au décès dudit Louis, je ne le connais pas avec exactitude sa date de décès (c’est vrai que sur mon logiciel il est noté mort après 1840 et c’est ce qui parait sur la capture que j’ai mis ici) mais c’est bien lui qui « est comparu » sur l’acte de succession de son père Pierre.

      J’aime

  2. Je n’ose imaginer ton émotion lorsque tu as découvert ce que Pierre a fait pour son fils et sa femme de son vivant, simplement pour leur assurer une vie plus « simple » lorsqu’il disparaitrait. Je suis également admirative lorsque je lis l’âge auquel Pierre et Marie sont décédés. Quelle longue vie pour l’époque, surtout lorsque l’on imagine ce que devait être leur quotidien.
    Merci ma marraine pour tout ce que tu nous partages au sujet de nos ancêtres…

    Aimé par 1 personne

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