Des enfants…

Bien que je ne sois pas une adepte des challenges d’écritures proposés ici ou là aux généalogistes, j’ai toujours apprécié participer aux Généathèmes. Initialement proposés par Sophie BOUDAREL, la gestion en a été reprise par Généatech qui invite, pour ce mois d’avril, à écrire sur les naissances multiples.

Vaste sujet sur lequel je vous ferai grâce de longues statistiques car je n’ai jamais aimé les chiffres et à fortiori, les manipuler. Je précise seulement que j’ai découvert à ce jour dans ma généalogie : 40 naissances de jumeaux et 3 naissances de triplés.

Cela dit, il est bien évident que je ne peux pas parler en un seul article de tous. Alors qui choisir ?

Vous, François-Delphin et Jean-Joseph DÉRET ? Non, j’ai déjà conté votre histoire ici et ici.

Vous, Andrée, Jacquette et Jeanne RENAUDIN ? Non plus car je vous ai déjà évoquées ici.

Alors peut-être vous, Hémilie et Marie, Zacharie et Alexandre, enfants de Jacques Pierre CHAUSSERAY et Marie Magdeleine DUJOUR mes ancêtres à la 6ème génération.

Hémilie et Marie, vous êtes nées le 7 juillet 1827 à Largeasse (79). Outre cette date, je ne connais de vous que celle de votre décès, à l’âge de 3 mois pour l’une et 3 ans pour l’autre.

Quant à vous Zacharie et Alexandre, vous naissez le 18 septembre 1841 également à Largeasse et contrairement à vos sœurs précédemment citées, vous êtes tous deux arrivés à l’âge adulte. Vous êtes décédés à l’âge de respectivement 57 ans et 33 ans.

D’aucuns vont penser que je suis plutôt laconique dans la rédaction de votre biographie. Oui, sans doute…

Mais si je vous ai présenté aussi brièvement c’est que je préfère m’attarder sur celle qui vous a mis au monde, Marie Magdeleine DUJOUR ma sosa 47, sur sa vie de mère, ses douleurs et drames en tant que telle.

Marie Magdeleine, tu es née en 1801 à Largeasse, dans cette petite ville où tu vas te marier à l’âge de 20 ans et où tu mettras au monde tous tes enfants. Tous. Tes 16 enfants nés entre 1823 et 1844.

Moi-même mère d’une merveilleuse (le mot est bien faible) jeune femme, je m’interroge souvent sur la façon dont tu as, ainsi que toutes les autres, vécu ces périodes si importantes dans la vie d’une femme. Je sais par diverses lectures que la grossesse est l’état recherché par vous toutes; les enfants étant la finalité presque essentielle du mariage et que votre principal désir est d’accéder au statut reconnu de mère. Ne dit-on pas qu’avoir une descendance viable assure respect et protection de la part de vos époux et de leur famille ?

De manière plus pragmatique, j’imagine bien que certains signes bien distinctifs vous permettent de savoir rapidement que vous êtes enceintes même si les mécanismes de la fécondation et de la gestation vous sont inconnus.

Marie Magdeleine, tu as dû comme tous les autres t’interroger sur le devenir de tes grossesses. Tu as dû ressentir cette crainte obsédante de la fausse couche, source d’angoisse récurrente, n’ayant aucune explication du pourquoi certains « corps » mal identifiés parfois sont expulsés accompagnés par une hémorragie souvent fatale. Tu as dû craindre de donner naissance à un enfant « contrefait », voire à un monstre. Craindre car ta responsabilité aurait été alors engagée. N’y voit-on pas le résultat d’un châtiment ou d’une faute de la mère ?

Marie Magdeleine, as-tu ressenti que tu portais des jumeaux ou n’as-tu découvert leur existence qu’au jour de leur naissance ? Ces naissances particulières, extraordinaires qui ne pouvaient selon certaines croyances qu’être dues à des circonstances extraordinaires : un maléfice ou une bénédiction divine.

D’ailleurs de nombreuses autres pensées sur les naissances multiples ont circulé au fil des siècles, comme :

  • la stérilité est entièrement imputée à la femme et la super-fécondité attribuée à l’homme;
  • l’affirmation d’Aristote au sujet de la gémellité : « il y a d’un seul coup émission par le mâle d’une quantité de sperme résultant d’une trop longue séparation entre l’homme et la femme, cette abstinence permet de « faire des réserves »
  • la théorie des humeurs et des fluides explique, quant à elle, qu’il puisse y avoir des jumeaux de sexe différents : les filles proviennent de la semence la plus humide et la plus faible, alors que les garçons sont issus d’une semence de meilleure qualité, plus épaisse et plus forte.

Marie Magdeleine, d’avoir donné naissance à 16 enfants force mon admiration, d’autant que seulement 8 sont arrivés à l’âge adulte. Comment as-tu vécu toutes ces grossesses tout en continuant à travailler à la ferme ? Comment as-tu surmonté ces nombreux deuils ? Des questions qui n’auront jamais de réponses.

Mais des questions qui en amènent d’autres.

Et des questions qui amènent d’autres pensées…

François DÉRET, toi tu fais partie des petites feuilles de mon arbre comme étant le petit fils de Louis DÉRET et de Marie Magdeleine THOREAU, mes ancêtres à la 8ème génération.

Au fil des recherches sur toi, sur ton union avec Madeleine TIRÉ, sur tes enfants, j’en arrive à la date du dimanche 29 janvier 1860. Selon les registres d’état civil concernant les naissances de la commune de Soudan (79), je découvre que ton épouse met au monde « sur l’heure de midi » votre 10ème enfant que vous prénommez Louis; enfant qui décède 3 jours plus tard, le 1er février 1860.

C’est en voyant la déclaration de son décès que j’en remarque deux autres :

AD 79-86 – Soudan 4E 328/8 vue 172/195

Le 29 janvier 1860 : enfant mort-né de sexe masculin, votre autre fils.

AD 79-86 – Soudan 4E 328/8 vue 172/195

Le 29 janvier 1860 : enfant mort-né de sexe féminin, votre fille.

Des triplés… Deux mort-nés. Trois déclarations de décès, une seule déclaration de naissance. Pourquoi ?

Depuis 1792, la loi concernant l’établissement des déclarations de décès ne mentionne pas les cas des enfants nés sans vie, mais il ressort malgré tout que les officiants rédigent en général seulement l’acte de décès en cas de mort in utero pendant l’accouchement ou de décès très précoce (moins d’une heure de vie) et deux actes, naissance et décès, lorsque le nouveau-né a vécu au moins une heure.

En 1795, la loi est un peu plus précise : « La déclaration concernant les enfans morts nés doit être portée sur le registre de l’état civil, cette précaution est nécessaire soit pour la sureté des femmes ou filles qui en étoient mères, soit pour l’intérêt des familles. »

Pour l’intérêt des familles car dans le droit des successions au chapitre « Des qualités requises pour succéder » du Code napoléon, article 725 : « pour succéder, il faut nécessairement exister (…) » ce qui revient à dire que seul un enfant né vivant et viable, même un très court instant, ouvre droit à l’héritage de ses parents ou du parent survivant. Par exemple, une femme ayant accouché d’un enfant ayant vécu quelques heures dont l’époux décède, héritera de son enfant les biens transmis par son père. On comprend l’importance de la notion de viabilité…

En 1806 une nouvelle loi légifère que si un enfant meurt avant la déclaration de naissance, il est enregistré comme « présenté sans vie » sur le registre de décès et n’est pas inscrit sur le registre des naissances. Les « vrais » mort-nés ne sont plus distingués des enfants nés vivants et morts peu après. Il est aussi établi une « formule des actes à faire en conformité du décret ».

Formule des actes prescrits par le Décret du 4 juillet 1906

Ce décret de 1806 sera appliqué jusqu’au XXème siècle.

Personne ne saura jamais François, si tes 2 enfants sont nés vivants ou pas, et ma seule certitude est qu’ils sont morts avant que tu puisses aller déclarer les naissances.

Mais ce que je sais, c’est combien il est douloureux de laisser aux autres définir les frontières de la vie de ses propres enfants… Laisser les autres jeter un voile sur la naissance d’un bébé, quel qu’en soit le terme. Laisser les autres « invisibiliser » un enfant.

Je le sais.

À vous ❤ ….

Sources : 

  • Archives Départementales Deux-Sèvres Vienne
  • Laurène Trescarte. Représentation de la gémellité et vécu de la grossesse chez les mères de jumeaux.
    Médecine humaine et pathologie. 2017. ffdumas-01690451f
  • Gourdon, Vincent, et Catherine Rollet. « Les mort-nés à Paris au XIXe siècle : enjeux sociaux, juridiques et médicaux d’une catégorie statistique », Population, vol. vol. 64, no. 4, 2009, pp. 687-722.


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