Mais pas fou !

En premier lieu, il faut partager l’étoffe à moitié, en mettre une de côté et l’autre , la partager à nouveau en 4. Puis arçonner* pour former les capades* et étouper. Ensuite, il faut les plier, les « marcher » au bassin, les plier, les déplier, les croiser et les « bastir ». Renforcer les endroits faibles, étouper*, cimousser*, passer à la foule*, asperger, plier à nouveau, torquer*, mettre en coquille, dresser et étuver pour sécher. Enlever la forme, poncer, pelotonner. Encore quelques croisées et enfin retourner et lustrer à la brosse sèche.

Tout cela réalisé avec des outils et une technique bien spécifiques, avec des gestes traditionnels transmis de maître à élève, des techniques sauvegardées au fil des générations. Des savoir-faire acquis mais aussi des améliorations créées et appropriées par chacun, permettant de se différencier et de se forger ainsi une réputation.

Je m’appelle Michel BINAULT, je suis maître chapelier et je suis ton ancêtre, Nat, à la 11ème génération.

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Tu ne sais pas grand chose de moi, si ce n’est que j’ai vécu une grande partie de ma vie dans cette Gâtine, qui t’est si chère. Mes enfants, Pierre, Mathurin, Marie, Marie et Guionne sont tous nés à Saint Loup sur Thouet (79), j’y suis décédé en juillet 1684 et ma femme, Marie CHANTOSME en février 1690.

Je suis très fier de mes fils, membres eux aussi d’une corporation. Mathurin est maitre boulanger, tout comme un de mes gendres Jean LIEPVRE et Pierre, à qui j’ai tout appris, maître chapelier.

L’apprentissage, gratuit si le maître y consent après avoir versé les 10 sous à la caisse de la confrérie, est long et il faut 7 ans pour devenir compagnon chapelier. Ensuite et pour mériter le titre de maître, deux conditions doivent être respectées : tout d’abord disposer des capitaux nécessaires au rachat ou à la création d’un atelier et payer les droits d’admission à la corporation, et surtout apporter la preuve de son savoir-faire par la réalisation d’un chef d’œuvre.  Tu comprends bien que la 1ère de ces conditions favorise les fils de maîtres et la transmission au sein d’une même famille des ateliers, comme je l’ai fait avec Pierre. Quant à la seconde et pas la moindre, elle garantit l’acquisition des compétences, et le nouveau maître doit à son tour initier des futurs apprentis. Ces 2 conditions assurant la pérennité de la corporation dont je fais partie et pour laquelle j’ai fait serment de ne jamais dévoiler les secrets.

Mais j’ai appris que bien après moi un fils de coutelier dévoilera dans une Encyclopédie, au nom du « progrès et du bonheur de l’humanité« , tous les secrets de mon art et des autres, en prétextant que nous Maîtres, sommes « coupables d’un larcin envers la société que de renfermer ainsi un secret utile« .

Voleurs, car nous ne livrons pas notre connaissance intime des matériaux, des procédés et des outils employés pour réaliser nos œuvres. Et en conséquence, notre « industrie » est, selon lui, incapable de se perfectionner tant ses savoir-faire sont jalousement gardés et uniquement transmis au sein de nos corporations qui de fait détiennent des privilèges, des monopoles. Toutes choses, d’après lui, contraires à la liberté et au progrès.

Je ne sais qu’en penser…

Car là où les maîtres et compagnons voient respect des traditions, devoirs et fraternités, il est vu superstitions, entraves à la liberté et à la morale chrétienne. Mais j’ai malgré tout aussi conscience que sans lui, sans ce fils de coutelier, tu ne pourrais pas me faire parler de mon art comme je le fais avec toi  aujourd’hui et que finalement c’est peut-être un bien.

Il faut que tu saches qu’au tout début du chapeau il était interdit de les fabriquer avec autre chose que de la laine d’agneau. Cependant les choses changent rapidement à partir du XVIè siècle avec l’utilisation du poil de castor venu du Canada, très cher, trop cher et donc davantage utilisé par les chapeliers de la capitale pour le Roi et sa cour. La matière première de mon atelier est donc principalement constituée de poils de lapin ou de lièvre, bon marché,  et bien plus employés dans nos campagnes même s’ils sont dits donner des chapeaux de piètres qualités.

Relativement à ces peaux, l’année se partage pour nous en deux saisons bien distinctes : les peaux d’été , dites « communes » ne donnant pas d’aussi bonnes marchandises que celles d’hiver nommées « peaux de recette ». Mais si le feutre n’est pas l’unique matériau utilisé, de nombreux chapeaux  sont fabriqués en crin, paille, jonc avec des ailes très grandes qui ne se portent guère que par chez nous, il reste celui que je préfère manipuler. Un chapeau feutré est réalisé avec une étoffe ni filée, ni ourdie, ni tressée mais composée de parties (capades) confusément mêlées en tous sens et qui prend « consistance » par la façon particulière dont elle a été maniée. Avec le feutre, je dévoile tout mon art…

Comme tu le vois, j’aime mon métier même s’il est exigeant en matières premières, en temps (environ une semaine pour réaliser un chapeau) et en outils, certains sonores et encombrants. Je l’ai toujours aimé pour sa multitude de précautions à prendre : entre autres comme pour arracher les poils, les couper, pour les lier ensemble lorsqu’un seul souffle pourrait les disperser. J’aime mon métier pour toutes ces nombreuses étapes, citées précédemment, si précises et indispensables pour arriver à un produit dont je peux être fier.

Et si l’on se rappelle de tout cela, de tous ces gestes minutieux, de tous ces gestes ancestraux, il conviendra d’admettre et de ne surtout pas oublier que tout ne s’est pas mis en place en un jour mais qu’il aura fallu le savoir-faire de bon nombre d’artistes et j’ose le dire, de moi aussi Michel BINAULT, chapelier… mais pas fou !

Lexique :

  • Arçonner : enlever le poil de la peau au plus proche de la racine.
  • Capades : pièces de feutre.
  • Etouper : rendre étanche, renforcer avec les capades.
  • Cimousser : arrondir et égaliser l’arrête.
  • Passer à la foule : immerger les poils dans un bain dont le liquide avoisine l’ébullition. Etape qui permet de faire prendre la forme et la solidité du chapeau.
  • Torquer : tordre.

Ce billet a été écrit dans le cadre du Généathème  de mai 2020 « Raconter vos ancêtres ayant exercé un métier d’art » initié par Sophie Boudarel – La Gazette des Ancêtres

Sources :

 

 


15 réflexions sur “Mais pas fou !

  1. Article très intéressant, j’aime beaucoup l’utilisation de la première personne. C’est une belle histoire qui est racontée avec pleins de perspectives de recherches ^^ Bravo !

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  2. Quand j’étais enfant, il était inconcevable d’entrer dans une église la tête découverte. Je n’imaginais pas alors tout l’art qui se cachait derrière nos couvre-tête. Merci Nat pour ce bel article sur « ce maitre chapelier ».

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  3. Toujours une grande proximité avec son ancêtre, et nombreux métiers exigeaient un savoir-faire spécifique acquis après un long apprentissage.

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  4. Voilà un article qui m’apprend la complexité du métier de chapelier. Nous en comptons trois parmi nos ancêtres et ces marchands-fabriquants nous plaisent bien. Comme c’est intéressant de découvrir ton enquête sur la fabrication des chapeaux !

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