Parentajhe à moé

Des mots pour elle…

Cela fait presque un an que je n’ai pas écrit sur ce blog. Un an sans vous raconter, vous mes ancêtres, ma famille… Mais ma famille ce n’est pas que vous dans le passé, c’est aussi le présent, c’est aussi et surtout ma fille, mon miracle, mon joyau, ma fierté.

Un an d’absence, de silence et de souffrances aussi. Et l’envie aujourd’hui d’écrire ces quelques mots pour elle, ma Jeanne, pour la remercier de ses mots à elle, ceux qu’elle m’a écrits malgré la panique qui nous a tous envahi à l’annonce d’un diagnostic. Ses mots qui m’ont portée tout au long de ces journées, douloureuses pour certaines. Ses mots qui ont rendu ces mois plus doux et lumineux, ses mots qu’elle sait si bien manier, ses mots que je découvrais chaque matin et que je relis encore si souvent.

Des mots, mais surtout mes mots pour lui dire aujourd’hui qu’il faut qu’elle se voie toujours comme moi je la vois : forte, belle et intelligente. Mes mots pour lui dire combien je l’aime et combien elle a été essentielle pour que je sois là aujourd’hui à écrire ces mots, les larmes aux yeux, la main tremblante.

Elle m’a autorisée à vous livrer l’un de ses textes, à vous livrer certains de ses mots, peut-être ceux qui m’ont le plus émue, encouragée et fait pleurer aussi…

« Quand tu sens que l’angoisse te submerge, essaye de t’assoir confortablement et d’imaginer chaque détail d’un arbre, de TON arbre. Visualise ses racines, bien enfouies, qui se frayent un chemin sous la terre. Visualise son écorce, épaisse et rêche sur le tronc, fine et douce sur les petites branches. Visualise les petites feuilles, et tes ancêtres assis comme des petites fées sur chacune d’elles. Visualise l’effet du vent dans les rameaux sous un ciel bleu dépourvu du moindre nuage. Visualise une petite mésange, qui vient se poser sur l’une des branches. Visualise enfin le mouvement incessant de la sève qui circule dans chaque centimètre de cet arbre, qui l’irrigue et qui bat comme un cœur. Cet arbre, c’est ta force. Il te porte. Imagine que la force de tous tes ancêtres réunis se retrouve en toi. Tu es invincible. »

Jeanne est la plus magnifique et précieuse petite feuille de mon arbre généalogique… Je ne pouvais pas ne pas parler d’elle sur ce blog.

Mon cher journal…

Mon cher journal,
Aujourd’hui je quitte cet endroit, cette ferme où j’habite depuis toujours, depuis aussi longtemps que je me souvienne. Aujourd’hui je quitte avec ma famille notre ferme à Brétignolles pour partir à l’aventure ! Enfin pas vraiment… Je vais être honnête avec toi, nous allons nous installer à Amailloux, à la Largère plus précisément à 5 ou 6 heures à pied d’ici. Alors oui finalement c’est bel et bien une aventure et même si je n’ai pas très envie mon père dit que c’est mieux pour nous tous. Mais est-ce que je vais m’y habituer ? Est-ce que je vais me faire des amis ? Des garçons commençaient à bien me plaire ici…

Mes envies ont changé, ma sensibilité aussi, mes émotions et mon corps également… Je ne peux en parler qu’à toi, qu’ici, que sur ces pages car notre bon curé l’a dit : « le corps est l’ennemi de l’âme » ! C’est un sujet interdit. De la petite fille aux cheveux épars puis de la jeune fille aux cheveux nattés, je suis devenue la jeune femme avec les cheveux le plus souvent attachés et dont la jupe couvre à présent les chevilles. Et moi, jeune femme de 18 ans j’ai envie de découvrir l’amour, d’en parler et de pouvoir exprimer mes sentiments, de les assumer et surtout qu’on en tienne compte.

Mon cher journal,
Il y a bien longtemps que je ne suis pas venue me confier à toi; entre notre installation, les travaux de la ferme, aider ma mère, je n’ai pas eu trop le temps. Finalement, je m’habitue bien ici, les débuts ont été rudes mais cet environnement très boisé, ces mares, ces vallons me sont devenus familiers, et j’ai une grande nouvelle à t’annoncer ! J’ai rencontré un garçon qui me plaît beaucoup et c’est réciproque, il me l’a dit… On se retrouve au bal ou ailleurs après la messe, et si tu savais comme j’aime ces moments avec lui, comme j’aime quand il me touche la main, quand il s’installe près de moi.

J’ai essayé d’en parler un peu avec mère qui a souri en écoutant mes propos. Mais elle m’a rappelé aussi que même si nous n’étions plus trop à l’époque où la famille imposait un mari, on ne m’accorderait surement que le droit de faire un choix entre plusieurs partis. Mais faire un choix, c’est manifester une préférence, une inclination, une envie et moi mon envie, c’est être avec François ! Patiente, en essuyant ses mains sur son tablier, mère m’a expliqué que l’amour vient souvent après le mariage et que même si parfois il ne vient pas, on peut s’en passer; que le mariage est pour nous les femmes le moyen de devenir quelqu’un, en devenant « femme de »… Tu parles d’une identité !
Et moi, je ne veux pas seulement entrer en « ménage », fonder une famille, je veux former un couple !

Mon cher journal,
J’ai fauté avec François, un dimanche après un bal. C’était la veille de la Saint Michel. Je n’aime pas ce mot, fauter, car j’ai apprécié chaque instant, chaque ressenti qu’il m’a fait découvrir, atténués malgré tout par le poids des interdits. Mais là, nous sommes au début de la nouvelle année et je n’ai pas eu de menstrues depuis ce jour-là… Donne moi du courage cher journal, il faut que j’en parle à ma mère. J’ai peur.

Mon cher journal,
Si tu me voyais ! Ma taille s’élargit, ma démarche s’alourdit, mes travaux quotidiens deviennent de plus en plus pénibles. Mais surtout je suis un peu perdue face à une inquiétude qui me hante, face à une sorte de vulnérabilité, face à cette responsabilité de porter un enfant. Et cet enfant, mon enfant, déjà rejeté par certains avant même sa naissance, saurai-je l’aimer, lui transmettre l’amour qu’il mérite ?

Mon cher journal,
Je suis une maman ! Ma petite fille, Marie Marguerite Eugénie est née la semaine dernière, le 22 juin 1892. C’est un mélange de bonheur et de souffrance… Bonheur parce que c’est une enfant de l’amour, souffrance car selon certains la honte s’est abattue sur ma famille. Et souffrance aussi parce que ma petite fille à été déclarée « née de père inconnu ». François me manque, il devrait être là, près de nous.
Je n’espère qu’une chose : me faire entendre par mon père. Je veux épouser François, je ne veux plus subir cette pression morale et ces regards en coin…

Mon cher journal,
Je t’ai délaissé, je le sais. Les semaines, les mois ont passé. J’ai beaucoup pleuré. Ma petite fille est la plus belle des petites filles et j’en suis très fière !
Et aujourd’hui est un grand jour ! Aujourd’hui 21 novembre 1893, je me marie. J’épouse l’homme que j’aime, et cet homme, père de ma fille, la reconnait et la légitime devant la loi et devant les yeux de tous. Enfin, nous allons former notre famille. Après avoir été une mère, je deviens une épouse et je sais qu’avec François je ne serai pas uniquement cela, je sais que je recevrai de lui autant d’égards et de respect que possible et je sais donc qu’avec lui nous ne formerons pas seulement une famille, mais un couple, ce couple dont j’ai toujours rêvé.
Je me souviens de mes 18 ans, il n’y a pas si longtemps, de mon arrivée ici à Amailloux, de mes premiers émois, de mes rêves. De mon rêve, le plus beau : l’idée de connaître un amour par delà la mort, un amour éternel, un véritable engagement. Aujourd’hui, jour de mon mariage, je souhaite plus que tout que cet engagement, le nôtre, soit celui de nous rester fidèle, toujours. Non seulement jusqu’au bout de la vie de l’autre, mais jusqu’au bout de la sienne.
Mon cher journal, mon confident, tu m’es précieux mais à partir d’aujourd’hui c’est à François, à mon mari que je confirai mes pensées les plus secrètes. J’ai posé sur la chaise ma plus belle robe de jour… Je me prépare et je vais marcher la tête haute vers ma nouvelle vie. Je suis une femme. Une femme heureuse. Une femme forte. Une femme fière.

Epilogue :

François DERET et Eugénie ALBERTEAU sont mes arrière-grands-parents, mes Sosa 8 et 9. Neuf autres enfants viendront rejoindre Marie Marguerite entre 1895 et 1910. Eugénie décède le 14 décembre 1913 à l’âge de 41 ans. François tiendra son engagement et réalisera ainsi le plus beau des rêves d’Eugénie en lui offrant son amour par delà la mort. Il lui restera fidèle jusqu’au bout de sa vie avant de la rejoindre 33 ans plus tard.

Ecrire cette histoire, ces ressentis de femme de la fin du XIXème et du début du XXème siècle est pour moi une façon de célébrer les femmes à travers le temps. Une façon de rendre hommage à ce que furent leur condition, leur place, leur rôle, leur pouvoir parfois, leur silence, leur parole, leur douleur, leur bonheur, mais aussi leurs envies, leur désir de s’épanouir… Je sais par une de mes grands-tantes que l’amour de François et d’Eugénie était réel, profond mais combien d’autres n’ont pas eu ce bonheur ? Combien d’autres femmes dans ma famille, ou ailleurs ont souffert ? Ont été malheureuses ?

Combien d’autres le sont encore aujourd’hui ?

Cette journée du 8 mars 2022, journée des droits des femmes, je rends hommage à toutes les femmes présentes sur les petites feuilles de mon arbre. Toutes, quelle que soit leur histoire.

Sources :

Deux ou trois mots à leur dire.

Décembre. Il fait froid, le ciel est presque blanc, la brume cache les collines de la Croix-Rousse et je pense à mes souvenirs de la basilique Saint-Pierre du Vatican. Les fêtes de fin d’année approchent et ma famille me manque. Quand je pense à elle, je revois des soirées jeux, des vacances à la campagne ou à la mer, j’entends des rires et je sens la bonne odeur d’un gâteau au yaourt. Mais quand je pense à elle, je revis aussi les disputes, les dialogues de sourds et les moments d’incompréhension. Comme tout l’monde, vous m’direz. C’est vrai.

Cette fois, je n’ai pas envie de vous écrire un long exposé trop bien construit et sourcé. J’aimerais simplement vous parler d’une œuvre dont je ne suis pas experte mais qui m’a toujours beaucoup touchée. D’ailleurs, je dis une mais je devrais plutôt dire deux œuvres : Juste la fin du monde, pièce contemporaine de Jean-Luc Lagarce, et l’une de ses adaptations, à savoir le film franco-canadien de Xavier Dolan.

Juste la fin du monde occupe une place toute particulière dans mon cœur. C’est un extrait de cette pièce que mon professeur de Lettres modernes nous avait fait étudier une fois, en khâgne ; c’est ce film-là qu’il a pris le temps de nous montrer juste après, s’éclipsant de la salle, ému je crois, au moment le plus bouleversant. Selon moi, c’est une de ces œuvres qui peignent avec le plus de justesse les paradoxes de la famille. Je vous propose alors de vous installer confortablement, avec un thé, un chocolat chaud ou un café, et d’aller à la rencontre de Louis, condamné à mourir et résolu à l’annoncer à sa famille qu’il n’a pas vue depuis des années. Vous verrez, ce n’est pas c’est juste la fin du monde…

Exit donc les lubies puritaines du mémorialiste d’Ancien Régime. Nous voici cette fois à la fin du XXe siècle, à une époque où l’art n’appréhende plus – ou presque plus – la question de la famille sur le plan de la lignée.

Deux évolutions conjointes sont à prendre en compte. Premièrement, le « sentiment familial » qu’évoque le sociologue Philippe Ariès s’est installé progressivement dans les coutumes et les représentations artistiques dès le XVIIIe siècle : la famille nucléaire devient alors le modèle sociologique majoritaire en Occident à la fin du XIXe siècle, et l’un des cadres privilégiés des romans, tableaux et pièces de théâtre.

Deuxièmement, l’art et la littérature de la fin du XIXe siècle et du début du XXe portent un intérêt tout particulier au quotidien et à sa banalité, s’essayant ainsi à la représentation des petits détails insignifiants de la vie et resserrant souvent leurs sujets et leurs intrigues autour d’événements et d’êtres sans grandeur. Par conséquent, le cercle restreint de la famille et son quotidien constituent l’un des thèmes explorés par les auteurs du siècle dernier, chez qui la question de la généalogie ne se pose donc plus aussi explicitement que chez les classes nobiliaires de l’Ancien Régime. Si portée généalogique il y a, c’est dans la représentation des liens complexes entre les membres d’une même famille, et dans la justesse de l’analyse. De Saint-Simon au théâtre de Jean-Luc Lagarce, tout est question d’échelle : l’un jongle avec les branches d’arbres généalogiques qu’il considère dans leur entier, l’autre choisit d’aller au plus profond d’un seul petit rameau, d’imaginer les singularités de ses feuilles, de n’écrire que lui.

Entrons donc dans le vif du sujet : Juste la fin du monde est une pièce écrite par J-L. Lagarce à Berlin en 1990 et initialement refusée par tous les comités de lecture (aïe, ça commence mal…). Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard, en 1999, qu’elle est « créée » – c’est-à-dire mise en scène – par Joël Jouanneau. Juste la fin du monde devient alors une œuvre célèbre et un classique des programmes scolaires : elle figure à l’épreuve de théâtre du bac de 2008 à 2010, au programme des concours de l’agrégation de Lettres modernes, Lettres classiques et grammaire en 2012, et dans la liste des ouvrages à étudier pour le bac de français en 2021-2022. Vous l’aurez deviné, il s’agit d’une des pièces contemporaines les plus étudiées ; ce qui signifie aussi que je ne risque pas d’inventer l’eau tiède dans cet article et que, si vous le souhaitez, vous pouvez trouver beaucoup de documentation à ce sujet sur internet. Bref.

Par ailleurs, la pièce a fait l’objet d’un certain nombre de mises en scène dont j’ai choisi de ne pas parler ici au profit d’une adaptation cinématographique que je trouve grandiose : celle de Xavier Dolan, parue en 2016. Le film Juste la fin du monde propose un casting de dingue : Gaspard Ulliel, Marion Cotillard, Vincent Cassel, Léa Seydoux et Nathalie Baye. Rien que ça ! L’année de sa sortie, le long métrage remporte le Grand prix et le prix du jury œcuménique du Festival de Cannes ; un an après, il obtient trois César (meilleur réalisateur, meilleur acteur – pour G. Ulliel – et meilleur montage).

Juste la fin du monde, c’est l’histoire du retour de Louis (34 ans) dans la maison où vivent sa mère (61 ans) et sa petite sœur Suzanne (23 ans), à l’occasion d’un repas de famille où il retrouve également son frère Antoine et son épouse Catherine (32 ans tous les deux). Cependant, comme je l’ai écrit plus haut, non seulement Louis n’a pas vu sa famille depuis plusieurs années, mais il sait aussi qu’il va mourir dans peu de temps. Voici donc l’enjeu de la pièce : l’aveu de Louis, ses adieux à sa famille (« Les adieux » était d’ailleurs le premier titre que le dramaturge avait choisi pour sa pièce).

En réalité, à la fin de ce huis clos dans la maison familiale, Louis repartira sans avoir rien annoncé. Et c’est tout. Il ne se passera rien d’autre, aucun événement majeur. Juste un repas que seul le film matérialise dans quelques scènes, juste des « engueulades », des « Ta gueule Suzanne ! » et du bla-bla.

Ainsi, le seul événement, la seule action que le lecteur-spectateur était en droit d’attendre, n’advient jamais. La quatrième de couverture ne s’en cache pas, ce n’est pas un spoiler, car la pièce adopte une trajectoire fondamentalement tragique. En effet, la question n’est pas tant « comment ça va finir ? que va-t-il se passer ? » (même si, bien entendu, on a tous et toutes l’espoir que Louis réussisse à parler) que « dans quelle atmosphère, de quelle manière va-t-on aller au bout de cette pièce ? ».

Bon, soyons d’accord : j’ai conscience que, quand on n’est pas habitué à lire des pièces – qui plus est des pièces modernes et déprimantes – on a du mal à comprendre comment une œuvre où il ne se passe rien peut être intéressante. C’est déroutant. Par exemple mon compagnon, qui a accepté de regarder le film avec moi, a passé 1h30 à essayer de se raccrocher à des micro-événements, des micro-faits qui auraient pu déclencher une péripétie, nouer l’intrigue ou poser problème. Il m’a regardée à la fin du visionnage avec une tête déconfite : « — Et c’est tout ?! — Ben, oui… ».

En fait, le théâtre du XXe siècle (tout comme le roman) remet en question toutes les conventions dramaturgiques et narratives établies depuis plusieurs siècles : ciao les intrigues classiques ! ciao les personnages bien construits ! et ciao l’idée même d’action ! Pour celles et ceux qui s’y connaissent un peu, cet état d’esprit a mené notamment au théâtre de l’absurde et à des œuvres comme Les Chaises de Ionesco, ou En attendant Godot de Beckett. Vont être mis en scène des personnages qui ne font rien, qui n’arrivent pas à se parler, qui constatent que l’existence n’a aucun sens, que Dieu n’existe pas, que tout est vide.

C’est sûr, c’est pas la joie, mais ça donne des œuvres à l’atmosphère hors du commun où le langage seul, très travaillé, poétique, nous embarque complètement.

C’est le cas dans Juste la fin du monde – beaucoup plus accessible, je vous rassure, que d’autres œuvres du XXe siècle – où ce travail sur les échanges entre les personnages crée une ambiance pesante (accentuée, dans le film de Dolan, par le contexte de canicule), propre à faire monter petit à petit la tension, les non-dits, la colère. En somme, comme chez Tchekhov, « l’intrigue disparaît […] au profit d’une atmosphère » (J-L. Lagarce, Théâtre et pouvoir, mémoire de maîtrise).

L’at-mos-phère. C’est elle qui compte avant tout et qui, je vous assure, nous bouleverse.

Ce que montre Juste la fin du monde, et c’est l’un de ses enjeux fondamentaux, c’est que les êtres liés par le sang sont parfois ceux qui parviennent le moins bien à communiquer. C’est là que réside tout le sentiment tragique de la pièce et du film : personne dans cette famille ne se comprend ni ne sait comment se parler, le langage accroche, Catherine ou Suzanne butent sur les mots, et Louis parle de façon « elliptique » (1ère partie, scène 3).

Quelques exemples :

Catherine est peut-être le personnage dont la parole est la moins assurée, celle qui présente le plus de tournures d’auto-correction (on appelle ça des épanorthoses, si jamais vous voulez briller en dîner mondain…). Marion Cotillard l’incarne à merveille.

Je ne peux pas vous partager tous les moments où l’on ressent avec déchirement que rien ne peut être dit ni compris clairement sous ce toit. Regardez le film, voyez comme chaque plan, resserré, isole quasi-systématiquement les personnages les uns des autres ; voyez comme la lumière en clair-obscur crée des zones d’ombre et des contrastes entre la mère et le fils, la sœur et le frère. C’est une famille morcelée, à l’image des neuf courtes scènes de l’intermède qui accentuent la fragmentation du groupe. Finalement, que la mort de Louis soit imminente ou non, rien n’a changé : Suzanne, Louis, Antoine, leur mère et Catherine s’aiment, mais ne savent rien se dire d’important.


Tragiquement, le seul être avec lequel Louis pourrait réussir à communiquer, le seul auquel il serait susceptible de faire son funeste aveu, c’est Catherine, sa belle-sœur, la seule qui ne soit pas directement de sa famille. Comme si la connaissance que Louis a d’Antoine, de Suzanne et de sa mère, leur lien du sang, leur passif, entravaient toute possibilité de leur annoncer sa mort prochaine. Cette « connexion » entre Catherine et Louis est peut-être plus exploitée – ou plus visible – dans le film que dans la pièce, mais J-L. Lagarce en sème quelques indices, comme à ce moment où Louis semble sur le point de dire quelque chose à Catherine :


Catherine illustre, je trouve, la difficulté pour un·e conjoint·e de prendre sa place au milieu des membres d’une autre famille. Xavier Dolan fait d’elle la seule personne qui paraît avoir compris la raison du retour imprévu de Louis auprès des siens. Le long métrage met alors bout à bout plusieurs instants ambigus, comme celui où Catherine, surprenant Louis à l’étage de la maison entre deux plats, lui demande « Combien de temps ? » (avant que vous ne mourriez ? avant que vous ne redescendiez ?), ou encore celui où, juste avant de repartir à la gare, Louis met son doigt devant sa bouche en lui disant « chut ». Je pense aussi à ce moment suspendu, à l’apéritif, où Catherine se perd dans l’expression vide (ou immensément triste) de Louis et semble, sans mot dire, tout comprendre .

L’espace familial dépeint par J-L. Lagarce est alors celui, paradoxal, d’une coexistence non pas de l’amour et de la haine, mais de l’amour et de la crise, de la colère, de l’incompréhension. Il n’y a pas de haine dans Juste la fin du monde, simplement des êtres qui luttent pour s’entendre et dont les retrouvailles houleuses sont tout de même illuminées par de rares moments de grâce : la mère et la fille qui dansent dans la cuisine, la mère qui dit « je t’aime » à son fils, le fils qui dit à sa mère que sa sœur est devenue belle…

Leur amour est proportionnel à l’intensité de la dispute qui éclate juste avant que Louis ne parte, et qui prend toute son ampleur grâce à la mise en scène proposée par Xavier Dolan. Je vous en partage ici un extrait, mais je vous préviens, ce passage est l’un des plus bouleversants à mes yeux :

Enfin, ce qui m’émeut encore davantage c’est la façon dont chaque membre de la fratrie offre au lecteur-spectateur la possibilité de s’identifier à lui/elle. Le principe d’identification est bien sûr fondamental dans le domaine littéraire et artistique (tel personnage nous fait penser à nous, et on le regarde comme on regarde un miroir), mais je suis particulièrement sensible à la justesse avec laquelle J-L. Lagarce a élaboré les personnages de Suzanne, Antoine et Louis. Sa conscience aigüe des relations entre les êtres et des mécanismes familiaux rend ces trois protagonistes incroyablement singuliers et complémentaires. À tel point que, même en tant que fille unique, je retrouve quelques-unes de mes facettes en chacun d’eux. Il y a Louis, parti de chez lui probablement à vingt ans pour faire des études et devenir auteur. Louis, transfuge de classe comme on dit, admiré des membres de sa famille mais aussi éloigné d’eux par sa propre trajectoire de vie. Louis, capable d’écrire des pièces de théâtre mais incapable de communiquer simplement avec ses proches.

Il y a Antoine, l’« homme en colère » (1ère partie, scène 8), dont la vulgarité et la rage sont le produit du ressentiment, de la tristesse de ne pas avoir eu son frère près de lui pendant toutes ces années, d’avoir dû assumer le rôle d’aîné, d’avoir toujours dû tout faire pour les autres. La scène 11 de la 1ère partie, où Louis et Antoine ont une discussion d’abord sans queue ni tête puis houleuse, Xavier Dolan a choisi de la tourner dans une voiture, avec Antoine au volant, qui appuie sur l’accélérateur au rythme de sa colère.

D’ailleurs, la dispute finale dont je vous ai partagé un extrait juste au-dessus (lien youtube) illustre sublimement la fragilité, la colère et le sentiment d’injustice d’Antoine :

Et puis il y a Suzanne, 23 ans presque comme moi, qui cherche par tous les moyens à faire plaisir à son frère Louis et à faire durer son passage à la maison, à faire durer ce moment en famille. Je me vois tellement, quand elle essaye désespérément de le faire rester alors qu’il est censé partir pour de bon :

Voilà.

Si ce n’est pas la fin du monde mais juste la fin du monde, c’est parce que certes l’issue de la pièce est tragique, mais ce n’est que la fin d’un monde, la fin d’un homme, celle de Louis. Nous ne sommes pas chez Racine, cette tragédie – ou ce drame – se joue dans la maison banale d’une famille banale aux membres banals. Louis va mourir, d’autres aussi.

C’est juste la fin du monde.

This is the end of the deuxième article. J’espère avoir réussi à vous emmener avec moi et vous avoir donné envie, peut-être, de découvrir au moins le film de Xavier Dolan. Bon OK, on est loin des films de Noël avec la citadine qui rencontre un bûcheron célibataire dans un petit village enneigé perdu au nord des Etats-Unis… Mais je trouve que c’est une très belle expérience émotionnelle. En tout cas, je suis ravie d’avoir partagé avec vous mon affection pour cette œuvre si chère à mon cœur.

En passant de Saint-Simon à J-L. Lagarce, je voulais aussi montrer que le lien entre les arts, la littérature et la généalogie peut se matérialiser de différentes manières. Vous verrez, du mémorialiste du siècle de Louis XIV au dramaturge contemporain, il y a tout un monde à explorer et des dizaines de familles à rencontrer. Mais pour l’heure, je vous souhaite de retrouver la vôtre dans la joie et de passer de très belles fêtes de fin d’année !

Sources :

« Les étranges mutations de ce monde » : l’obsession généalogique de Saint-Simon

Pour ouvrir le bal de cette nouvelle chronique, j’ai choisi de vous parler d’un auteur que je connais bien puisqu’il a fait l’objet de mon premier mémoire de recherche : Saint-Simon.

Ce nom vous dit peut-être quelque chose, mais il peut renvoyer à deux hommes qu’il ne faut pas confondre :

– Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825), fondateur du saint-simonisme, un courant idéologique qui a nourri le socialisme naissant au xixe siècle.

– Son lointain cousin Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755), membre de la cour de Louis XIV et auteur de célèbres Mémoires.

C’est dans l’esprit fier, exigeant, indigné et piquant du fameux courtisan que nous allons nous plonger aujourd’hui.

Saint-Simon, le « voyeur » de Versailles

Voici Louis de Rouvroy, né vidame de Chartres en janvier 1675 et filleul de Louis XIV. Il hérite du titre prestigieux de duc et pair de France en 1693, au décès son père Claude, favori du roi Louis XIII.

Le jeune duc de Saint-Simon portera les armes jusqu’en 1702, date à laquelle il décide de se mêler au monde et de se faire plus présent à la cour, accompagné de son épouse, Marie-Gabrielle de Lorges. Celle-ci est nommée dame d’honneur de la jeune duchesse de Berry en 1710, haut privilège qui permet au duc et à la duchesse de Saint-Simon de loger dans un grand appartement du château de Versailles. Depuis ce précieux poste d’observation, Saint-Simon assiste ainsi à la mort du Roi Soleil, le 15 septembre 1715, à toutes les intrigues qui rythmèrent la période de la Régence jusqu’en 1723, et aux deux premières décennies du règne de Louis XV.

Après la mort de sa femme en 1743, puis celle de son fils aîné six ans plus tard, c’est toute sa branche qui finira par tomber. Fin tragique pour celui qui aura défendu le prestige de son rang jusqu’à son dernier souffle, rendu dans la nuit du 1er au 2 mars 1755.Le témoignage du duc de Saint-Simon, qui couvre la période allant de 1691 à 1723, nous est transmis par ses Mémoires, rédigés entre 1739 et 1750. À la mort de leur auteur, les manuscrits sont cependant mis sous séquestre, puis saisis et placés au Dépôt des Archives des Affaires étrangères. Il ne paraîtront sous forme d’extraits qu’à l’approche de la Révolution, et le nom du mémorialiste ne prend sa place sur la page de titre qu’en 1788. On peut alors y lire :

Mémoires de M. le duc de Saint-Simon, ou l’Observateur véridique […]

La première édition complète ne voit le jour qu’à la fin de la Restauration, en 1829-1830. C’est après tout ce que souhaitait l’auteur, qui jugeait qu’un tel ouvrage ne devrait paraître « que lorsque le temps l’aura mis à l’abri des ressentiments »… Une façon subtile de dire qu’il a cassé beaucoup trop de sucre sur le dos de ses contemporains pour ne pas attendre qu’ils soient tous bien morts – et leurs enfants aussi, tant qu’à faire – avant de publier.

« Mais point de médisance gratuite ! » répondrait très certainement Saint-Simon. En effet, le dictionnaire de Furetière de 1690 définit le genre des mémoires comme « des livres d’historiens, écrits par ceux qui ont eu part aux affaires ou qui en ont été témoins oculaires […] ». Or, qui dit « livre d’historien » dit livre soumis à un impératif de vérité. Le mémorialiste doit ainsi adopter un point de vue le plus objectif et le plus clair(voyant) possible sur la réalité dont il témoigne de l’intérieur, le but étant de dévoiler au lecteur toutes les petites causes de tel ou tel événement historique. Cependant, la vérité historique présentée dans les Mémoires du duc est toute relative ; c’est en quelque sorte la vérité de Saint-Simon. Si les amoureux de littérature ont apprécié, voire adoré, ce mémorialiste (c’est le cas de Proust, par exemple), c’est bien parce qu’il a véritablement remodelé aux dimensions de son imaginaire et de ses colères la réalité de la cour.

Rappelons que les personnages et anecdotes immortalisés par la plume de Saint-Simon ont demeurés dans sa mémoire pendant quinze, trente, ou cinquante ans avant d’être couchés sur le papier. Dans ce laps de temps, notre duc a eu le temps de penser, de rêver, de retisser ses souvenirs et, parfois, de s’indigner à leur propos. Quand, à l’âge de soixante-quatre ans, le vieux courtisan s’est penché sur son pupître, c’est en tant que détenteur d’une mission, en tant que regard perçant qu’il a voulu s’écrire. C’est sous la forme de diables, de sirènes ou de fées qu’il a voulu peindre ses contemporains ; sous la forme de filets, de manèges et de mécaniques complexes qu’il a voulu rendre compte du fonctionnement de la cour de France. Voici donc ce qu’il écrit dans les premières pages de ses Mémoires :

« Servons-nous donc des facultés qu’il a plu à Dieu de nous donner, et ne croyons pas que la charité défende de voir toutes sortes de vérités et de juger des événements qui arrivent et de tout ce qui en est l’accompagnement. […] Connaissons donc tant que nous pourrons la valeur des gens et le prix des choses : la grande étude est de ne pas s’y méprendre au milieu d’un monde la plupart si soigneusement masqué […]. »

Et la généalogie dans tout cela ?

J’avoue, j’ai été un peu (trop ?) longue sur les présentations. Il me semblait cependant important de vous expliquer tout cela avant d’entrer dans le vif du sujet. Nous allons voir en effet que la généalogie occupe une place de choix dans la mise en œuvre de cette mission de « démasquement » que s’octroie Saint-Simon : elle va lui permettre de percer à jour les impostures, de louer les vrais nobles, et de prouver que son puissant regard a parfaitement discerné le vrai du faux et le Bien du Mal.

Noblesse et généalogie à la fin du règne de Louis XIV

Faisons un petit détour par le contexte socio-historique des Mémoires de Saint-Simon. Si l’on en croit les travaux de Philippe Ariès sur L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, et plus précisément la réflexion qu’il mène dans le troisième chapitre de son ouvrage (« La famille »), plus on s’avance vers le xviie siècle plus la conception du familial se détache de la notion de lignage. J’aurai très probablement l’occasion de revenir dans un prochain article sur les thèses de P. Ariès, et sur les exemples (notamment iconographiques) qu’il donne, mais je m’explique tout de même en quelques mots : si à l’époque médiévale c’est le sentiment du lignage qui domine, le sentiment fort de la famille (tel qu’on le connaît aujourd’hui, c’est-à-dire concentré sur le noyau conjugal et s’étendant sur deux générations environ) va se développer progressivement jusqu’aux XVIe– XVIIe siècles.

Par conséquent, un homme du siècle de Louis XIV tel que Saint-Simon ne devrait pas, en théorie, faire trop de cas de la question du lignage. Sauf que (et là vous me voyez venir à 10 km – il faut dire que j’ai l’art d’enfoncer des portes ouvertes) Saint-Simon ne jure que par le lignage. L’étude de P. Ariès est très éclairante, mais son objet demeure très global. Or notre cher duc et pair appartient à un milieu très particulier de la société d’Ancien Régime : la noblesse de cour. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la noblesse de cour occupe le sommet de la pyramide sociale. Économiquement, elle concentre d’immenses fortunes ; politiquement, elle monopolise les charges guerrières, les privilèges et les rangs qui placent leurs détenteurs au plus près du pouvoir royal. Il s’agit donc d’une élite, et d’une élite fière de l’être, qui construit et revendique tout un discours identitaire. Comme l’explique Frédérique Leferme-Falguières dans son article sur la question, « ce discours se construit sur divers critères, au premier rang desquels se trouve la naissance. L’appartenance à une illustre lignée détermine en grande partie la valeur d’un individu […]. C’est la naissance qui confère avant tout le rang, sans qu’il soit besoin d’autre légitimation, en apportant deux qualités essentielles : le titre et l’ancienneté ».

Le titre octroie à l’individu une place précise dans la hiérarchie sociale, tandis que l’ancienneté permet le plus souvent d’accéder à certaines charges ou de se défendre lors d’un procès (dans ces cas-là, on dit alors qu’il faut « prouver sa noblesse par la généalogie »).

En effet, la généalogie occupe une place très importante dans le milieu aristocratique auquel appartient Saint-Simon. Elle est utilisée au quotidien pour bien se faire voir auprès d’autrui ou pour appuyer une offre de mariage, mais elle devient aussi une mode. L’arbre généalogique (et tout autre objet symbolisant le lignage) devient ainsi le must have de tout grand noble qui se respecte, et Saint-Simon ne perd pas une occasion de se moquer de ceux chez qui ce goût tourne à la manie. Voici ce qu’il raconte de sa visite chez un évêque un peu trop vaniteux…

« Je passais à Noyon chez l’évêque, qui était un Clermont-Tonnerre, parent et ami de mon père, célèbre pour sa vanité et les faits et dits qui en ont été les fruits. Toute sa maison était remplie de ses armes jusqu’aux plafonds et aux planchers ; des manteaux de comte et pair dans tous les lambris, sans chapeau d’évêque ; des clefs partout, qui sont ses armes, jusque sur le tabernacle de sa chapelle ; ses armes sur sa cheminée, en tableau avec tout ce qui se peut imaginer d’ornements, tiares, armures, chapeaux, etc., et toutes les marques des offices de la couronne ; dans sa galerie une carte que j’aurais prise pour un concile, sans deux religieuses aux deux bouts : c’étaient les premiers et les successeurs de sa maison ; et deux autres grandes cartes généalogiques avec ce titre de Descente de la très auguste maison de Clermont-Tonnerre, des empereurs d’Orient, et à l’autre, des empereurs d’Occident. Il me montra ces merveilles, que j’admirai à la hâte dans un autre sens que lui […]. »

La généalogie est donc un véritable fait de société à l’époque de notre mémorialiste. Cependant, cela n’explique pas pleinement pourquoi Saint-Simon a si souvent recours à la généalogie dans ses Mémoires. Deux éléments de réponse peuvent s’ajouter à ce que j’ai expliqué précédemment :

  1. au XVIIe siècle, la généalogie fait encore partie intégrante de la discipline historique. L’Histoire avec un grand « h » se lisait alors à travers les histoires des grandes familles. On imagine ainsi aisément qu’écrire des Mémoires, ces « livres d’historiens », suppose de faire un peu de généalogie… Mais Delphine de Garidel, spécialiste de Saint-Simon, constate qu’il est pourtant le seul mémorialiste qui utilise autant la généalogie. Ceci m’amène à mon second point.
  2. à la fin du règne de Louis XIV et à l’époque où Saint-Simon écrit, la haute noblesse de cour sent ses privilèges et la valeur de ses titres menacés. La noblesse d’épée empiète de plus en plus sur la noblesse de robe, les titres perdent de leur signification et les bâtards de Louis XIV prennent part à la direction du royaume. « Tout fout l’camp ma bonne dame ! » comme disait ma prof d’histoire.

C’est là que la généalogie entre dans la « mission démasquement » de Saint-Simon : il faut remettre chacun à sa place, pointer du doigt tous ceux qui ont falsifié leur généalogie, ceux qui abusent des préséances, ceux qui se vantent, et ceux (ou celles) qui ont gravi trop d’échelons eu égard à leur naissance.

En somme, je mets aujourd’hui à l’honneur un grand maniaque à perruque persuadé de remplir la mission sacrée de débusquer et condamner tous ces infâmes suppôts du Mal. Oui, oui, vous avez bien lu : c’est une véritable tragédie pour Saint-Simon que d’assister aux « étranges mutations de ce monde », au délitement de la monarchie et à l’intrusion de toutes ces forces insidieuses au sein de la cour de Versailles. C’est ainsi mû d’un sentiment profondément chrétien que Saint-Simon, inquiet de voir « la fin et la dissolution prochaine de cette monarchie », s’arme des généalogies de ses contemporains pour faire éclater toute la Vérité.

Promis, nous allons enfin entrer dans le vif du sujet.

Un usage polémique de la généalogie

Saint-Simon et la passion des « histoires généalogiques »

Moi qui ne suis pas une grande amatrice de généalogie, je vous laisse deviner avec quel petit rire jaune j’ai découvert, il y a trois ans, que l’auteur sur lequel j’avais envie de faire mon mémoire était un passionné de généalogie. Je devais lire le tome I des Mémoires en édition Pléiade, c’est-à-dire environ 1700 pages (épaisses comme du papier à cigarettes, en plus) dont beaucoup étaient remplies de considérations généalogiques imbuvables (pardon, mais c’est vrai). Je me confesse : je les ai presque toutes passées compulsivement, parce que je n’y comprenais RIEN.

Bref. En tout cas, Saint-Simon n’était pas si différent de vous.

Sa bibliothèque était pleine d’ouvrages d’Histoire et de généalogie, notamment (et surtout) de ceux concernant les grandes familles de France. On y trouvait par exemple les histoires généalogiques d’André Du Chesne ou l’ouvrage colossal du père Anselme, Histoire généalogique et chronologique de la Maison royale de France, des grands officiers de la Couronne et de la maison du Roi, en neuf volumes in-folio (c’était la principale source de Saint-Simon). Cf. photos ci-dessous.

Si dans les Mémoires la généalogie est une affaire sérieuse, une pièce à conviction, dans son Préambule aux Maisons d’Albret, d’Armagnac et de Châtillon, Saint-Simon la définit également comme un divertissement vers lequel l’homme curieux qu’il est se laisse aisément conduire. Ben oui, enfin, quoi de mieux que de farfouiner dans les branches de la maison de Culant ou du seigneur de Trivulce (je vous jure que ces noms existent, je les ai trouvés dans la table des matières du père Anselme) ?

Plus concrètement (et plus sérieusement), quelles formes prend la généalogie dans les Mémoires de Saint-Simon ? On trouve majoritairement des récits de généalogie, souvent annoncés par une manchette du type « Maison / famille / extraction / origine / naissance de Trucmuche » ou « Trucmuche, sa famille / son extraction » (cf. photo ci-contre, sur le Duc Lanti).

La plupart du temps, ces détours généalogiques sont suivis d’un portrait et/ou d’une anecdote sur le ou les individu(s) en question.

Par ailleurs, les histoires généalogiques réalisées par Saint-Simon sont plus ou moins longues : certaines ne donnent que l’origine sociale et géographique d’un individu (c’est souvent à cela que se limite la « généalogie » d’un·e roturier·e dans les Mémoires…) tandis que d’autres, au contraire, remontent « jusqu’à l’origine du nom ou du titre, jusqu’aux premiers ascendants connus ou jusqu’à un ancêtre célèbre ». Dans ce cas, le lecteur se retrouve face à des pages très denses et ardues, qui reprennent le modèle des récits généalogiques d’un Du Chesne par exemple.

Seule exception à cette mise en forme des généalogies dans l’œuvre : l’arbre ou tableau de la « Branche de la maison de Luxembourg établie en France ».

Enfin, la longueur d’un récit généalogique indique souvent, chez Saint-Simon, la proportion de charge polémique que l’auteur lui confère. Parfois l’évocation d’une lignée est neutre, dénuée de bile, simplement là pour éclairer un personnage particulier, ou à titre informatif. Mais plus une généalogie est développée, plus il y a de chances qu’elle serve d’argument dans le cadre d’une dénonciation (ou d’un éloge) directe ou indirecte.

Dévoiler à tout prix les « chimères de princeries » et autres subversions de l’ordre social

Parmi les plus longues pages d’histoires généalogiques des Mémoires, il y a tout d’abord l’explication des litiges autour du procès de préséance de M. de Luxembourg. Les tenants et aboutissants de l’affaire sont relatés par Saint-Simon dans sa chronique de l’année 1694 (juste avant l’arbre généalogique présenté plus haut). Je vous le dis tout de suite : je n’y comprends rien du tout. Pour les curieux ou les spécialistes (ou les deux), voici comment le mémorialiste présente le litige :

« À mon retour de la Trappe, où je n’allais que clandestinement pour dérober ces voyages aux discours du monde à mon âge, je tombai dans une affaire qui fit grand bruit et qui eut pour moi bien des suites. M. de Luxembourg, fier de ses succès et de l’applaudissement du monde à ses victoires [militaires], se crut assez fort pour se porter du dix-huitième rang d’ancienneté qu’il tenait parmi les pairs au second [rang d’ancienneté], et immédiatement après M. d’Uzès. Ceux qu’il attaqua en préséance furent : [liste des individus attaqués]. Avant d’entter dans l’explication de la prétention de M. de Luxembourg, une courte généalogie* y jettera de la lumière pour la suite »

*LOL, elle s’étend sur une dizaine de pages.

Autre exemple peut-être plus accessible : celui de la maison de Rohan, qui apparaît dans la chronique de 1698. Saint-Simon reprend tout ou partie de la généalogie de cette maison afin de démontrer qu’elle n’a jamais dépassé le « stade » de la pure et simple noblesse (c’est-à-dire qu’elle n’a jamais possédé de prince). Vous vous demandez toujours pourquoi je n’ai fait que parcourir en diagonale les pages généalogiques de Saint-Simon ? Voici donc un extrait de seulement deux pages des Mémoires. Bon courage.

« Jamais aucun de la maison de Rohan n’avait imaginé d’être prince ; jamais de souveraineté chez eux, jamais en Bretagne ni en France ; depuis qu’ils y furent venus sous Louis XI, aucune autre distinction que celle des établissements que méritaient leurs grandes possessions de terre, leurs hautes alliances et une naissance qui, sans avoir d’autre origine que celle de la noblesse, ni avoir jamais été distinguée de ce corps, était pourtant fort au-dessus de la noblesse ordinaire, et se pouvait dire de la plus haute qualité. Ils avaient par leur baronnie le second rang en Bretagne, et puis ils l’alternèrent avec les barons de Vitré, mais cela n’influait point sur leurs cadets ; quoique sortis de plus d’une soeur des ducs de Bretagne, ils ne purent obtenir aucune préférence sur les autres puînés nobles de Bretagne, et Alain VI, vicomte de Rohan, fut obligé vers 1300 par Jean II, duc de Bretagne, de reconnaître que, selon la coutume de cette province, tous les juveigneurs de Rohan devaient être hommes liges du duc de Bretagne, et qu’il avait droit de retirer de leurs terres tous les émoluments et profits de fief qu’il pouvoir retirer de celles de ses autres sujets libres. C’est ce duc de Bretagne qui fut écrasé par la chute d’une muraille à Lyon, à l’entrée du pape Clément V, où il accompagnait Philippe le Bel qui l’avait fait duc et pair en 1297, et il mourut à Lyon le 18 novembre 1305, quatre jours après la chute de ce mur. Cela n’a point varié depuis. Ainsi, pour les cadets, nulle préférence sur ceux des autres maisons nobles de Bretagne. Voici maintenant pour les aînés.

Alain IX, vicomte de Rohan, est sans doute celui qui par ses grands biens, ses hautes alliances et celles de ses enfants, a fait le plus d’honneur à la maison, dont il était le chef. Sa mère était fille du connétable de Clisson ; sa première femme, dont il ne vint point de postérité masculine, était fille de Jean V, duc de Bretagne, et de Jeanne fille de Charles le Mauvais, roi de Navarre. La seconde femme du même Alain, qui était Lorraine-Vaudemont, continua la postérité à laquelle je reviendrai. Du premier lit il maria sa seconde fille à Jean d’Orléans, comte d’Angoulême, deuxième fils du duc d’Orléans, frère de Charles VI, assassiné par ordre du duc de Bourgogne, et cette Rohan fut mère de Charles d’Orléans, comte d’Angoulême, père du roi François Ier. Certainement voilà de la grandeur, et qui fut soutenue par les emplois et la figure que cet Alain IX, vicomte de Rohan, fit toute sa vie. Néanmoins Pierre, duc de Bretagne, fils de Jean VI, duc de Bretagne, frère de la femme défunte alors de ce même vicomte de Rohan, ordonna le 25 mai 1451, en pleins états, à Vannes, que ledit Alain IX, vicomte de Rohan, aurait séance le premier jour, à la première place au côté gauche, après les seigneurs de son sang ; que le second jour cette place serait occupée par Guy, comte de Laval, et ainsi à l’alternative jusqu’à ce que ce dernier ou ses successeurs fussent propriétaires du lieu de Vitré.

Cela fut exécuté de la sorte, et c’est-à-dire que la possession levait l’alternative, et que le vicomte de Rohan n’en pouvait pas prétendre avec le baron de Vitré qui le devait toujours précéder. Il faut remarquer que ce comte de Laval dont il s’agit ici était de la maison de Montfort en Bretagne depuis longtemps éteinte, et fondue par une héritière dans celle de La Trémoille qui en a eu Vitré et Laval, que ces Montfort avaient eu de même par une héritière de la branche aînée de Laval-Montmorency.

Voilà donc l’aîné de la maison de Rohan et vicomte de Rohan, et au plus haut point de toute sorte de splendeur, en alternative décidée et subie avec le comte de Laval, lequel, devenant propriétaire du lieu de Vitré, le devait toujours précéder, et les juveigneurs ou cadets de la maison de Rohan semblables en tout et par tout aux juveigneurs de toutes les autres maisons nobles de Bretagne, et cela par les deux décisions que je viens de rapporter, qui ont toujours depuis été exécutées.

Jean II, fils d’Alain IX que je viens d’expliquer et de Marie de Lorraine-Vaudemont, sa seconde femme, épousa, en 1461, Marie, fille de François Ier, duc de Bretagne, et d’Isabelle Stuart, fille de Jacques Ier, roi d’Écosse. Cette vicomtesse de Rohan n’eut point de frère, mais une soeur qui fut première femme sans enfants de François II, dernier duc de Bretagne, qui, d’une Grailly-Foix, dont la mère était Éléonore de Navarre, eut Anne, duchesse héritière de Bretagne, deux fois reine de France, et par qui la Bretagne a été réunie à la couronne, c’est-à-dire depuis sa mort. Ce vicomte de Rohan n’eut point de mâles qui aient eu postérité: et deux filles qui se marièrent dans leur maison, l’aînée au fils du maréchal de Gié, la cadette au seigneur de Guéméné.

Ainsi nuls mâles sortis des filles de Bretagne, et jusqu’ici rien qui sente les princes. Retournons sur nos pas. »

J’envoie un paquet de pralines roses à celui ou celle qui arrive à me faire un arbre généalogique à partir de ce texte complet (ah oui, je ne vous ai pas dit, mais il reste encore quelques pages après ça…). Trève de plaisanterie, vous voyez comme un tel passage est ardu, avec des phrases très longues et des structures syntaxiques en cascade. Tout ceci, y compris cette petite pique bien salée tout à la fin du texte, est le fruit de l’ardeur vengeresse de Saint-Simon, toujours prompt à lever le voile sur les faux ou mauvais nobles.

Cette manie a à voir avec un grand souci de l’ordre, lui-même lié à une réelle nostalgie, chez notre duc et pair, du règne de Louis XIII où, soi-disant, personne n’osait ni ne désirait déroger à la règle des rangs, à la hiérarchie sociale. Cette vision fantasmée du précédent règne guide l’écriture des Mémoires et tisse au fil des pages une sorte de leitmotiv : que chacun et chacune reste à sa place.

Voilà donc comment se concrétise l’indignation saint-simonienne envers toute forme de prétention nobiliaire. Quand on apprivoise un peu mieux l’œuvre, on constate cependant que la généalogie (la naissance, l’extraction, la famille) est à la base de presque toutes les colères (et toutes les affections) du duc.

Je propose donc à tous·tes les curieux·ses un petit excursus final du côté de deux personnages particuliers des Mémoires, deux femmes (les grands hommes, ça va deux minutes) qui, par leur généalogie, leur mérite et leur légitimité, s’opposent en tous points aux yeux de Saint-Simon.

La duchesse de Bourgogne et Mme de Maintenon : femme de bien et femme du Mal

Marie-Adélaïde de Savoie (1685-1712), à droite, naît et grandit dans l’illustre maison de Savoie. Elle est la fille aînée de Victor-Amédée II, duc de Savoie, et de la seconde fille de Monsieur, frère du Roi, Anne-Marie d’Orléans. Très bien éduquée, y compris aux usages de la cour de France, elle est promise à un grand mariage. Les contemporains de Saint-Simon sont quasiment unanimes : cette princesse est un ange. Son union au duc de Bourgogne le 7 décembre 1797, prévue dans le cadre du Traité de Ryswick, met un coup d’arrêt à la guerre de la Ligue d’Augsbourg. Avec son époux, la duchesse de Bourgogne incarne aux yeux de Saint-Simon l’avenir de la monarchie française. Elle donnera en effet naissance au futur Louis XV.

Françoise d’Aubigné (1635-1719), à gauche, naît à Niort et devient orpheline à douze ans. Elle épouse en 1652 le poète Paul Scarron qui, à sa mort en 1660, la laisse pauvre et endettée. La « veuve Scarron », recommandée auprès du roi par Mme de Montespan, arrive à la cour dix ans plus tard, et officie en tant que gouvernante des enfants du roi et de sa maîtresse. Elle aurait alors, selon Saint-Simon, « supplanté » petit à petit cette dernière, tout en obtenant du roi de quoi acheter les terres de Maintenon. Disgraciée, Mme de Montespan quitte la cour et la reine Marie-Thérèse d’Autriche décède peu après, en juillet 1683. Mme de Maintenon et Louis XIV se marient secrètement peu de temps après.

Au regard de tout ce qui a été exposé précédemment, on devine rapidement laquelle des deux est tout bonnement détestée par le duc et pair psychorigide…

Dans mon mémoire de recherche, j’avais remarqué que toutes les deux étaient de près ou de loin qualifiées de « fée » dans les Mémoires. Toutefois, chez Saint-Simon, il y a fée et fée. Madame de Maintenon, « la Scarron », est décrite comme une « fée incroyable » source de nombreux maux de la monarchie ; la duchesse, elle, possède une « légèreté de nymphe [qui] la portait partout comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux à la fois, et qui y donne le mouvement et la vie ». Vous voyez pourquoi je vous disais, au début de cet article, que Saint-Simon n’était pas si objectif que ça ?

L’illustre généalogie de Marie-Adélaïde va tellement de soi que Saint-Simon y fait seulement allusion dans la chronique de 1696, année de l’arrivée de la princesse à la cour de France. Au contraire, il n’a de cesse de marteler la médiocre origine de Mme de Maintenon, notamment dans la chronique de 1715 où le récit des circonstances de la fin du Grand Règne conduit bien évidemment Saint-Simon à faire le portrait de tout l’entourage proche du roi, y compris celui de son infâme épouse. Petit florilège de compliments :

« L’abjection et la détresse où elle avait si longtemps vécu lui avait rétréci l’esprit, et avili le cœur et les sentiments. Elle pensait et sentait si fort en petit, en toutes choses, qu’elle était toujours en effet moins que Mme Scarron, et qu’en tout et partout elle se retrouvait telle »

« [Après la mort de Louis XIV,] il n’y avait plus rien à craindre de cette fée presque octogénaire ; sa puissante et pernicieuse baguette était brisée, elle était redevenue la vieille Scarron »

Le lien qui unit le Roi Soleil à cette sorcière est digne du scandale. Mais que diable fait une roturière aux côtés du monarque de droit divin ?! Il n’y a qu’à voir les pinçettes que prend Saint-Simon au moment d’évoquer ce mariage abjecte pour comprendre à quel point cet événement est indigne et impensable à ses yeux :

« On prétend, car il faut distinguer le certain de ce qui ne l’est pas, on prétend, dis-je, que le Roi parla plus librement à Mme de Maintenon […], qu’elle parvint à ce que nos yeux ont vu, et que la postérité refusera de croire. Mais ce qui est très certain et bien vrai, c’est que, quelque temps après le retour du Roi de Fontainebleau, et au milieu de l’hiver qui suivit la mort de la Reine, chose que la postérité aura peine à croire, quoique parfaitement vrai et avéré, le P. de La Chaise, confesseur du Roi, dit la messe en pleine nuit dans un cabinet du Roi à Versailles »

Voilà donc un parfait exemple de la façon dont l’indignation de Saint-Simon se cristallise autour d’un problème de naissance (et de genre, mais ça, c’est une autre histoire).

Passons désormais de l’ombre à la lumière et penchons-nous sur le cas de la duchesse de Bourgogne. Je me suis toujours dit qu’en repensant à elle, en écrivant toutes ses petites farces, ses succès, ses amours, Saint-Simon devait sourire. C’est en effet une tout autre atmosphère qui se dégage des pages des Mémoires sur lesquelles règne la princesse…

Je pourrais vous en dire plus, mais j’ai déjà beaucoup écrit. Si nous laissions la parole au duc, si nous nous laissions émouvoir par ces lignes où il rend hommage à la jolie nymphe, décédée le 12 février 1712.

« Jamais princesse arrivée si jeune ne vint si bien instruite, et ne sut mieux profiter des instructions qu’elle avait reçues. Son habile père, qui connaissait à fond notre cour, la lui avait peinte, et lui avait appris la manière unique de s’y rendre heureuse. Beaucoup d’esprit naturel et facile l’y seconda, et beaucoup de qualités aimables lui attachèrent les cœurs, tandis que sa situation personnelle avec son époux, avec le Roi, avec Mme de Maintenon lui attira les hommages de l’ambition. Elle avait su travailler à s’y mettre dès les premiers moments de son arrivée ; elle ne cessa tant qu’elle vécut de continuer un travail si utile, et dont elle recueillit sans cesse tous les fruits. Douce, timide, mais adroite, bonne jusqu’à craindre de faire la moindre peine à personne, et, toute légère et vive qu’elle était, très capable de vues et de suite de la plus longue haleine ; la contrainte jusqu’à la gêne, dont elle sentait tout le poids, semblait ne lui rien coûter. La complaisance lui était naturelle, coulait de source, elle en avait jusque pour sa cour. […] Un port de tête galant, gracieux, majestueux et le regard de même, le sourire le plus expressif, une taille longue, ronde, menue, aisée, parfaitement coupée, une marche de déesse sur les nuées : elle plaisait au dernier point. Les grâces naissaient d’elles-mêmes de tous ses pas, de toutes ses manières et de ses discours les plus communs. Un air simple et naturel toujours, naïf assez souvent, mais assaisonné d’esprit, charmait, avec cette aisance qui était en elle, jusqu’à la communiquer à tout ce qui l’approchait. […] Sa gaieté jeune, vive, active, animait tout, et sa légèreté de nymphe la portait partout comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux à la fois, et qui y donne le mouvement et la vie. Elle ornait tous les spectacles, était l’âme des fêtes, des plaisirs, des bals, et y ravissait par les grâces, la justesse et la perfection de sa danse. Elle aimait le jeu, s’amusait au petit jeu, car tout l’amusait ; elle préférait le gros, y était nette, exacte, la plus belle joueuse du monde, et en un instant faisait le jeu de chacun ; également gaie et amusée à faire, les après-dînées, des lectures sérieuses, à converser dessus, et à travailler avec ses dames sérieuses ; on appelait ainsi ses dames du palais les plus âgées. Elle n’épargna rien jusqu’à sa santé, elle n’oublia pas jusqu’aux plus petites choses […] pour gagner Mme de Maintenon, et le Roi par elle. Sa souplesse à leur égard était sans pareille et ne se démentit jamais d’un moment. Elle l’accompagnait de toute la discrétion que lui donnait la connaissance d’eux, que l’étude et l’expérience lui avaient acquise, pour les degrés d’enjouement ou de mesure qui étaient à propos. Son plaisir, ses agréments, je le répète, sa santé même, tout leur fut immolé. Par cette voie elle s’acquit une familiarité avec eux, dont aucun des enfants du Roi, non pas même les bâtards, n’avait pu approcher. En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le Roi, et en timide bienséance avec Mme de Maintenon, qu’elle n’appelait jamais que ma tante, pour confondre joliment le rang et l’amitié. En particulier, causante, sautante, voltigeante autour d’eux, tantôt perchée sur le bras du fauteuil, de l’un ou de l’autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, elle leur sautait au cou, les embrassait, les baisait, les caressait, les chiffonnait, leur tirait le dessous du menton, les tourmentait, fouillait leurs tables, leurs papiers, leurs lettres, les décachetait, les lisait quelquefois malgré eux, selon qu’elle les voyait en humeur d’en rire, et parlant quelquefois dessus.

[…]

Avec elle s’éclipsèrent joie, plaisirs, amusements même, et toutes espèces de grâces. Les ténèbres couvrirent toute la surface de la cour. Elle l’animait tout entière, elle en remplissait tous les lieux à la fois, elle y occupait tout, elle en pénétrait tout l’intérieur. Si la cour subsista après elle, ce ne fut plus que pour languir. Jamais princesse si regrettée, jamais il n’en fut si digne de l’être. Aussi les regrets n’en ont-ils pu passer, et l’amertume involontaire et secrète en est constamment demeurée, avec un vide affreux qui n’a pu être diminué. »

Je n’ai cessé d’affirmer tout au long de cet article que les extraits des Mémoires relatifs à la généalogie sont imbuvables, ardus, souvent scandés par la bile indignée de l’auteur. Je clôs pourtant ce billet avec l’un des plus beaux passages de l’œuvre, où s’exprime une affection sincère, née en partie de l’obsession généalogique d’un duc et pair inquiet, pour qui Marie-Adélaïde de Savoie, princesse bien née, fut ni plus ni moins qu’un rayon de soleil.


J’espère que vous avez pris plaisir à lire cet article et à découvrir cet auteur mal connu. Les autres articles que je publierai seront très probablement moins longs, mais je tenais à vous transmettre le goût tout particulier que je cultive pour ce vieux ronchon de Saint-Simon, dont la plume, le sel et les lubies me font rire, et dont le sens de l’observation et la mélancolie me touchent.

Petits conseils de lecture pour celles et ceux qui souhaiteraient en découvrir davantage :

– Les éditions Folio classique des Mémoires, contenant des textes choisis (beaucoup plus accessibles que les éditions complètes), et notamment le tome I et le tome sur la mort de Louis XIV.

– Ce site internet, où quelqu’un·e a pris la peine de rassembler la totalité des Mémoires, classée par tomes : http://rouvroy.medusis.com/tomes.html.

N’hésitez pas à me poser des questions. Je peux même envoyer mon mémoire à qui veut : non pas qu’il soit extraordinaire ou particulièrement brillant, mais il contient notamment de jolis textes de Saint-Simon.

À bientôt pour de nouvelles rencontres.

Sources :

Sources des images :

Une voix de plus…

Si je vous dis « Mexique », « Disney », « Coco » ou encore « pétales », à quoi pensez-vous ? Si cela ne vous dit rien du tout :

  1. C’est une honte.

  2. Cliquez sur ce lien (ici) et ne revenez pas avant d’avoir lu, apprécié et partagé l’article.

  3. C’est une blague ! Détendez-vous, et lisez plutôt la suite.

Certains m’auront peut-être reconnue : je suis Jeanne, la fille de Nat. Me revoilà sur son blog plus de trois ans après la publication de mon article sur le long métrage Coco, des studios Disney-Pixar. Mais cette fois, c’est pour vous proposer un projet d’une toute autre dimension que j’ai choisi de prendre la plume…

Tout est parti d’une demande de ma mère.

« — Dis, tu ne voudrais pas écrire un article pour mon blog ?

— Quel genre d’article ?

— Je sais pas… Tu pourrais expliquer comment tu vois mon activité de généalogiste, ou ce qu’est pour toi la généalogie… Enfin je sais pas, comme tu veux.

— M’oui, je vais réfléchir… »

Soyons clairs : je n’étais pas très inspirée. En réalité, j’ai toujours eu du mal à comprendre ce désir de remonter, remonter, remonter dans les branches de son lignage. Je salue bien évidemment l’amour et l’hommage ainsi offerts aux personnes qui nous ont précédés, je partage l’intérêt pour cette façon de parcourir l’Histoire par l’humble chemin des gens-comme-tout-le-monde, j’adorerais savoir déchiffrer des documents ravagés par le temps, et j’aime aider ma mère à traduire du latin. Mais je ne vois pas les choses à la manière d’une généalogiste. Comment parler de généalogie sur ce blog si je ne conçois pas l’idée de famille de la même façon que ma mère et tant d’autres ?

En effet, comme je l’expliquais déjà dans l’article sur Coco, la conscience généalogique me paraît fondée sur le fait de lier étroitement passé et présent. Pour toi Nat, un ancêtre né au XVIIe siècle est alors autant de ta famille que ton oncle ou ton arrière-grand-mère, et fouiller dans le passé a une répercussion sur ton présent, te permet de mieux te comprendre. En somme, j’ai l’impression que la conscience d’un ou d’une généalogiste confond en partie (et en partie seulement) les notions de généalogie et de famille telles qu’on les entend aujourd’hui. Autrement dit, même si le mot généalogie signifie étymologiquement « discours sur la lignée » et désigne donc une discipline quasi-savante, j’ai le sentiment que pour vous, généalogistes, faire de la généalogie est une autre manière de passer du temps en famille.

Pour moi, c’est complètement différent. Mon esprit distingue nettement ma généalogie de ma famille. J’affectionne mon héritage familial, bien entendu, mais la famille s’arrête à celle avec laquelle je peux (ou j’ai pu) partager de bons moments. Toujours cette même question, alors : comment pourrais-je parler de généalogie sur ce blog ? Je me sens presque un peu honteuse de ne pas réussir à me passionner pour ma lignée…

Comment pourrais-je parler de généalogie ? Comment pourrais-je apporter quelque chose à ce blog ? Comment te faire plaisir, maman, sans que ce soit trop ennuyeux pour moi ? Parler de généalogie, parler de généalogie… Pfff, moi je suis trop nulle en généalogie, je ne comprends rien aux sosas et je m’emmêle les pinceaux dans les cousinages… Mon truc à moi ce sont les arts, les livres, la littératu…

EURÊKA !

C’est en cogitant (et en râlant) ainsi que j’ai eu une idée.

Si je ne peux pas parler de ma famille, et encore moins de ma généalogie, je peux parler de toutes les autres, les familles imaginaires, toutes ces familles de papier, dessinées, peintes, animées, inventées. Depuis que je suis toute petite, ma tête est remplie des personnages que j’ai rencontrés en lisant, en visionnant des films et en étudiant. La littérature, et l’art en général, viennent chaque jour agrandir à l’infini cette ribambelle d’histoires que j’affectionne beaucoup. Donc des familles, j’en ai sûrement vu passer autant que toi, Nat !

Voici donc ce que je me suis dit : pourquoi ne pas créer une nouvelle rubrique sur ce blog ? Elle s’intitulerait :

« Arts, littératures et généalogie(s) »

Quel en serait le principe ? Commençons par la phrase la plus clichée qui soit (encore plus si on prend un air mystérieux en la disant) : l’art et la littérature sont les miroirs du monde, tintintin…

Plus sérieusement, la famille est l’une des principales matrices des créations artistiques : c’est le cadre familier de l’être humain, celui dans lequel il naît et grandit mais aussi celui dans (ou contre) lequel il se construit ; c’est pourquoi nombre d’œuvres le représentent, le questionnent ou lui rendent hommage. Cela paraît évident, mais ce qui l’est moins c’est de comprendre qu’en fonction du siècle, du contexte, du pays, du genre ou de l’âge, la représentation de la famille change. Parfois, parler de famille c’est parler de généalogie, parfois pas. Souvent, parler de famille c’est parler de liens du sang, mais pas toujours. L’héritage est tantôt un cadeau, tantôt un poids. Lignées pures. Familles indignes. Autorité paternelle. Parents absents. Deuil. Famille assignée. Famille choisie. Fraternité. Sororité. Ancêtres. Descendance. Amour. Haine. Harmonie. Dysfonctionnement. Tout y passe.

Au fil de divers articles que Nat ma mère (elle n’aime pas quand je l’appelle par son prénom…) publiera de temps en temps, je vous propose donc un parcours à travers les siècles et les arts (littérature surtout – y compris BD et littérature jeunesse –, mais aussi cinéma ou peinture) à la découverte de multiples conceptions et représentations de la famille. De Roméo et Juliette en passant par le réalisateur Xavier Dolan, le naturaliste Zola, la littérature latino-américaine, mais aussi Harry Potter, les Mémoires de Saint-Simon et la littérature contemporaine, nous verrons ensemble qu’il y a en fait 1001 façons de penser et de mettre en scène la généalogie, la famille, et ce qui nous lie les uns aux autres.

Je suis ravie d’avoir un nouveau prétexte pour découvrir plein de choses, et j’ai hâte de transmettre ce que je sais, ce que je vais apprendre et ce que j’aime. Généalogistes ou pas, j’espère que vous y trouverez tous et toutes votre compte !

À très bientôt.

Jeanne

Demain

Fin d’été 1835
« — Marie, faut qu’on cause !

— Que se passe t’il ?

— Viens t’assoir près de moi, là.

— Tu as l’air soucieux…

— Non Marie, mais je pense à l’avenir, nous ne sommes plus des perdreaux de l’année, tu sais et je pense à toi, à ce que tu deviendrais s’il m’arrivait le pire.

— T’as d’ces idées parfois !

— Marie, c’est important. Je vais m’rendre à Moncoutant chez le notaire et je vais faire aussi quelque chose pour not’ Joseph. »

Pierre, je suis ton arrière-arrière-arrière-arrière petite-fille, et je connais tes projets : tu vas faire rédiger ton testament, celui par lequel tu donnes l’usufruit de tous tes biens meubles et effets mobiliers à ta femme Marie CHABOUTY, celui par lequel tu vas effacer la dette que ton fils Joseph a envers toi.

Quelle dette ? Ça aussi je le sais…

Vous avez eu 4 fils : Pierre, Louis, Joseph et Jean-Baptiste. Au fil de mes recherches concernant votre histoire, j’ai appris que Pierre vous a été enlevé : il est mort en service entre 1821 et 1823.

Lorsque Louis est convoqué pour le tirage de la conscription, il ne craint rien car il sera exempté pour frère mort sous les drapeaux. Mais c’est une autre histoire pour Joseph et vous ne voulez pas perdre un autre enfant. Comment accepter cela ?

Alors quand arrive ce mauvais tirage au sort, vous lui payez un remplaçant et vous donnez 1600 frs, une fortune pour vous, presqu’un sacrifice, à un tisserand du Breuil Jacques GRIMAUD pour qu’il parte à sa place. Quant à Jean-Baptiste votre plus jeune garçon, son handicap, la déformation de son pied et de sa jambe, l’empêchera de partir, vous le savez.

C’était votre décision et aujourd’hui tu ne veux pas qu’après ta disparition, il soit « lésé » par rapport à ses frères et soeurs. Tu veux donc annuler sa dette.

Comment ne pas être émue par cette volonté ? D’autres l’ont sans doute fait ailleurs et partout, mais toi, tu es mon ancêtre et ce désir d’équité que tu souhaites entre tes enfants me touche vraiment.

Et que dire de ce désir de protéger la fin de vie de ton épouse, comment ne pas y voir une réelle tendresse ? Comment ne pas y voir aussi peut-être une profonde affection non dite, retenue toute une vie par la pudeur ?

En ce jour de septembre 1835, tu dictes donc tes dernières volontés…

19 septembre 1835
Par devant Me Henri Jules TEXIER notaire
certificateur à la résidence de Moncoutant chef lieu de
canton, arrondissement de Parthenay, département des Deux
Sèvres(…)

Fut présent
Le sieur Pierre BERTELOT bordier demeurant
au bourg de Pugny, lequel étant sain d’esprit mémoire
et entendement ainsi qu’il est apparu aux dits notaire
et témoins a déclaré vouloir faire son testament et ordonnance
de dernières volontés ainsi qu’il suit :
« Voulant donner des preuves de mon attachement à
Marie CHABAUTY, mon épouse, demeurant avec moi
je lui donne et lègue par mon présent testament
l’usufruit pendant sa vie seulement de tous les biens
meubles et effets mobiliers que je laisserai au jour
de mon décès sans quelle soit tenue de faire faire
inventaire ni de donner caution.
Je donne et lègue aussi par ce même présenté
au sieur Joseph BERTELOT mon fils demeurant commune de Terves la somme de seize cents francs
que j’ai déboursé pour lui pour son remplacement
militaire voulant expressément qu’il soit quitte de cette somme
laquelle somme je lui donne par precipat et
hors part afin qu’à mon décès il partage dans
ma succession comme mes autres enfants le tout
par égale portion.
Telles sont mes dernières volontés que je
veux et entendre que soient ponctuellement observés » (…)

Début de l’année 1836
« — Marie, on n’peut plus continuer. On arrive à peine à vivre.

— Eh beh oui j’sais bien mon Pierre, la vieillesse frappe à not’porte. Mais que faire ?

— J’ai pris conseil auprès du notaire TEXIER de Moncoutant : nous allons céder notre bail, comme tant d’autres le font.

— Mais à qui ? Et qu’allons nous devenir ?

— Pas besoin de partir, t’en fais pas !«

Petit à petit, sans vous en rendre compte, vous êtes devenus un vieux couple, usé, las. Je devine ce sentiment angoissant d’insécurité que vous ressentez jour après jour, cette peur de végéter au bord de la maladie, de la vieillesse. Je devine.

Pierre, tu es un travailleur de la terre, toujours attentif au temps qui passe par le biais des saisons pour les récoltes, et tu n’as pas vu ta peau se froncer, ton corps se courber, tes jambes devenir parfois flageolantes, tes mains tremblantes. Mais aujourd’hui tu es fatigué. Tu te rends compte de tes difficultés à moissonner, récolter, couper du bois même à juste assumer le travail du quotidien. Tout comme Marie, tu le sais, tu le vois.

Je devine cette peur de devenir vulnérable, impotent, misérable, voire indigent.

Je devine cette envie de vivre tes dernières années paisiblement auprès de ta femme.

Et tu prends la bonne décision, celle qui semble arranger tout le monde : Marie et toi, mais également ton fils Louis (cité par erreur sous le prénom de Pierre dans l’acte), sans profession, qui demeure chez vous, avec vous. Maître TEXIER te conseille une pratique notariale très courante : négocier avec un de tes enfants la cession de ton bail afin d’envisager votre vie plus sereinement, un peu comme une sorte de protection sociale. Une façon aussi peut-être de retenir ton fils près de vous, d’éviter qu’il parte chercher du travail ailleurs et ne pas être seuls.

C’est la meilleure solution envisageable…

8 mars 1836
Par devant Me Henri Jules TEXIER
notaire certificateur à la résidence de Moncoutant (…)
sont comparus
Le sieur Pierre BERTHELOT, bordier et Marie CHABAUTY
son épouse, qu’il autorise à l’effet de présenter demeurant
au bourg de Pugny.
Lesquels ont dit que leur grand âge et la mauvaise
santé dont ils jouissent depuis plusieurs années ne leur
permettant plus de faire salaire convenablement une borderie
qu’ils occupent au bourg de Pugny appartenant à Mr
BOISSAUDIERE de Poitiers, consentent par ces présentes
céder sans aucune garantie
au sieur Pierre BERTHELOT leur fils sans profession
demeurant avec eux à ce présent et ??
tous leurs droits qu’ils peuvent avoir sur la jouissance de la dite borderie
en vertu d’un bail verbal que leur a consenti mon dit
sieur BOISSAUDIERE pour huit années qui ont commencé
au vingt neuf septembre dernier, moyennant un fermage
annuel de trois cents francs et deux kilogrammes de
sel fin payable au vingt neuf septembre de chaque année.
Au moyen de présenter le dit sieur BERTHELOT
fils fera salaire à compter de ce jour la dite borderie
à ses risques et périls et la récolte qui est ensemencée
aujourd’hui sur la dite borderie lui appartiendra
sous la condition expresse qu’il donnera au vingt neuf
septembre prochain auxdits époux BERTHELOT la somme
de soixante francs et qu’il acquittera à partir du premier
janvier ?? la contribution de toute nature dont
la dite borderie peut être imputée.
Cette cession est faite sous la condition expresse
que le dit sieur BERTHELOT fils exécutera ponctuellement
pendant la durée du dit bail verbal toutes les
conditions qui ont été arrêtées à cet égard entre les
dits époux BERTHELOT et Mr BOISSAUDIERE (…)

(…) et en autre sur la condition expresse
que les dits époux BERTHELOT seront comme de droits
logés, nourris soignés tant en santé que malade chez
leur dit fils jusqu’à leur décès sans lui payer
aucune indemnité, ce qui été évalué pour fixer leur droits
pour ces mêmes présentés les dits époux BERTHELOT
cèdent et abandonnent à leur dit fils
tous les biens meubles et effet mobilier ci après
désignés lesquels ont été estimé ce jourd’hui (…) 1824.70frs

que le dit sieur BERTHELOT
fils promet et s’oblige de rendre et payer en
l’étude dudit Me TEXIER an main, après le décès
dudit cédant sans aucun intérêt jusqu’à
cette époque aux héritiers de ce dernier. (…)

Épilogue :
Pierre, tu décèdes dans ta maison de Pugny le 8 octobre 1841 à l’âge d’environ 86 ans, rejoint par ton épouse Marie CHABAUTY, alors âgée de 90 ans, le 10 novembre 1847. Cinq ans de vie paisible tous les deux, cinq ans à profiter de vos enfants, de vos petits enfants. Cinq ans pendant lesquels vous avez accompagné dans la mort certains d’entre eux. Cinq ans pour vous préparer à partir à votre tour…

Ces recherches menées pour connaître ton histoire et celle de tes enfants ont été longues et parfois très fastidieuses, mais oh combien passionnantes !

Des recherches menées dans les actes d’Etat Civil, dans les recensements, les listes de tirage au sort des conscrits, mais aussi dans les actes notariés : testaments, inventaires, successions m’ont appris tellement sur votre existence. Elles me donnent ce sentiment de vous redonner vie, de vous sortir de l’ombre, toi Pierre, Marie et vous tous mes ancêtres qui êtes pour la majorité des gens de la terre, des gens simples, des « petites gens » comme je lis parfois ici ou là. Elles m’apportent ce côté « humain » qui me manque lorsque je regarde les suites de dates d’un arbre généalogique. Peut-être que mon imagination et ma sensibilité me font voir ces évènements faussement. Cela m’est égal. Sur mon logiciel, il y a les dates, les faits, les sources mais ici c’est différent.

Ici je raconte des histoires, les vôtres, telles que je les imagine, telles que je les ressens.

Sources :

Un voyage dans une histoire

Je vous propose de faire un voyage dans une histoire.

Dans l’histoire de ma famille.

Pour cela, il vous suffit de pénétrer dans la carte ci-dessous…

Chaque marqueur vous mènera dans une commune fréquentée par ma famille à une époque ou une autre. Une commune reliée à une ou des histoires contées sur ce blog, il vous suffit de cliquer sur les titres pour les découvrir.

En voiture !! Je vous invite à suivre l’itinéraire et je vous souhaite un bon voyage !

Des enfants…

Bien que je ne sois pas une adepte des challenges d’écritures proposés ici ou là aux généalogistes, j’ai toujours apprécié participer aux Généathèmes. Initialement proposés par Sophie BOUDAREL, la gestion en a été reprise par Généatech qui invite, pour ce mois d’avril, à écrire sur les naissances multiples.

Vaste sujet sur lequel je vous ferai grâce de longues statistiques car je n’ai jamais aimé les chiffres et à fortiori, les manipuler. Je précise seulement que j’ai découvert à ce jour dans ma généalogie : 40 naissances de jumeaux et 3 naissances de triplés.

Cela dit, il est bien évident que je ne peux pas parler en un seul article de tous. Alors qui choisir ?

Vous, François-Delphin et Jean-Joseph DÉRET ? Non, j’ai déjà conté votre histoire ici et ici.

Vous, Andrée, Jacquette et Jeanne RENAUDIN ? Non plus car je vous ai déjà évoquées ici.

Alors peut-être vous, Hémilie et Marie, Zacharie et Alexandre, enfants de Jacques Pierre CHAUSSERAY et Marie Magdeleine DUJOUR mes ancêtres à la 6ème génération.

Hémilie et Marie, vous êtes nées le 7 juillet 1827 à Largeasse (79). Outre cette date, je ne connais de vous que celle de votre décès, à l’âge de 3 mois pour l’une et 3 ans pour l’autre.

Quant à vous Zacharie et Alexandre, vous naissez le 18 septembre 1841 également à Largeasse et contrairement à vos sœurs précédemment citées, vous êtes tous deux arrivés à l’âge adulte. Vous êtes décédés à l’âge de respectivement 57 ans et 33 ans.

D’aucuns vont penser que je suis plutôt laconique dans la rédaction de votre biographie. Oui, sans doute…

Mais si je vous ai présenté aussi brièvement c’est que je préfère m’attarder sur celle qui vous a mis au monde, Marie Magdeleine DUJOUR ma sosa 47, sur sa vie de mère, ses douleurs et drames en tant que telle.

Marie Magdeleine, tu es née en 1801 à Largeasse, dans cette petite ville où tu vas te marier à l’âge de 20 ans et où tu mettras au monde tous tes enfants. Tous. Tes 16 enfants nés entre 1823 et 1844.

Moi-même mère d’une merveilleuse (le mot est bien faible) jeune femme, je m’interroge souvent sur la façon dont tu as, ainsi que toutes les autres, vécu ces périodes si importantes dans la vie d’une femme. Je sais par diverses lectures que la grossesse est l’état recherché par vous toutes; les enfants étant la finalité presque essentielle du mariage et que votre principal désir est d’accéder au statut reconnu de mère. Ne dit-on pas qu’avoir une descendance viable assure respect et protection de la part de vos époux et de leur famille ?

De manière plus pragmatique, j’imagine bien que certains signes bien distinctifs vous permettent de savoir rapidement que vous êtes enceintes même si les mécanismes de la fécondation et de la gestation vous sont inconnus.

Marie Magdeleine, tu as dû comme tous les autres t’interroger sur le devenir de tes grossesses. Tu as dû ressentir cette crainte obsédante de la fausse couche, source d’angoisse récurrente, n’ayant aucune explication du pourquoi certains « corps » mal identifiés parfois sont expulsés accompagnés par une hémorragie souvent fatale. Tu as dû craindre de donner naissance à un enfant « contrefait », voire à un monstre. Craindre car ta responsabilité aurait été alors engagée. N’y voit-on pas le résultat d’un châtiment ou d’une faute de la mère ?

Marie Magdeleine, as-tu ressenti que tu portais des jumeaux ou n’as-tu découvert leur existence qu’au jour de leur naissance ? Ces naissances particulières, extraordinaires qui ne pouvaient selon certaines croyances qu’être dues à des circonstances extraordinaires : un maléfice ou une bénédiction divine.

D’ailleurs de nombreuses autres pensées sur les naissances multiples ont circulé au fil des siècles, comme :

la stérilité est entièrement imputée à la femme et la super-fécondité attribuée à l’homme;
l’affirmation d’Aristote au sujet de la gémellité : « il y a d’un seul coup émission par le mâle d’une quantité de sperme résultant d’une trop longue séparation entre l’homme et la femme, cette abstinence permet de « faire des réserves »
la théorie des humeurs et des fluides explique, quant à elle, qu’il puisse y avoir des jumeaux de sexe différents : les filles proviennent de la semence la plus humide et la plus faible, alors que les garçons sont issus d’une semence de meilleure qualité, plus épaisse et plus forte.
Marie Magdeleine, d’avoir donné naissance à 16 enfants force mon admiration, d’autant que seulement 8 sont arrivés à l’âge adulte. Comment as-tu vécu toutes ces grossesses tout en continuant à travailler à la ferme ? Comment as-tu surmonté ces nombreux deuils ? Des questions qui n’auront jamais de réponses.

Mais des questions qui en amènent d’autres.

Et des questions qui amènent d’autres pensées…

François DÉRET, toi tu fais partie des petites feuilles de mon arbre comme étant le petit fils de Louis DÉRET et de Marie Magdeleine THOREAU, mes ancêtres à la 8ème génération.

Au fil des recherches sur toi, sur ton union avec Madeleine TIRÉ, sur tes enfants, j’en arrive à la date du dimanche 29 janvier 1860. Selon les registres d’état civil concernant les naissances de la commune de Soudan (79), je découvre que ton épouse met au monde « sur l’heure de midi » votre 10ème enfant que vous prénommez Louis; enfant qui décède 3 jours plus tard, le 1er février 1860.

C’est en voyant la déclaration de son décès que j’en remarque deux autres :

AD 79-86 – Soudan 4E 328/8 vue 172/195
Le 29 janvier 1860 : enfant mort-né de sexe masculin, votre autre fils.

AD 79-86 – Soudan 4E 328/8 vue 172/195
Le 29 janvier 1860 : enfant mort-né de sexe féminin, votre fille.

Des triplés… Deux mort-nés. Trois déclarations de décès, une seule déclaration de naissance. Pourquoi ?

Depuis 1792, la loi concernant l’établissement des déclarations de décès ne mentionne pas les cas des enfants nés sans vie, mais il ressort malgré tout que les officiants rédigent en général seulement l’acte de décès en cas de mort in utero pendant l’accouchement ou de décès très précoce (moins d’une heure de vie) et deux actes, naissance et décès, lorsque le nouveau-né a vécu au moins une heure.

En 1795, la loi est un peu plus précise : « La déclaration concernant les enfans morts nés doit être portée sur le registre de l’état civil, cette précaution est nécessaire soit pour la sureté des femmes ou filles qui en étoient mères, soit pour l’intérêt des familles. »

Pour l’intérêt des familles car dans le droit des successions au chapitre « Des qualités requises pour succéder » du Code napoléon, article 725 : « pour succéder, il faut nécessairement exister (…) » ce qui revient à dire que seul un enfant né vivant et viable, même un très court instant, ouvre droit à l’héritage de ses parents ou du parent survivant. Par exemple, une femme ayant accouché d’un enfant ayant vécu quelques heures dont l’époux décède, héritera de son enfant les biens transmis par son père. On comprend l’importance de la notion de viabilité…

En 1806 une nouvelle loi légifère que si un enfant meurt avant la déclaration de naissance, il est enregistré comme « présenté sans vie » sur le registre de décès et n’est pas inscrit sur le registre des naissances. Les « vrais » mort-nés ne sont plus distingués des enfants nés vivants et morts peu après. Il est aussi établi une « formule des actes à faire en conformité du décret ».


Formule des actes prescrits par le Décret du 4 juillet 1906
Ce décret de 1806 sera appliqué jusqu’au XXème siècle.

Personne ne saura jamais François, si tes 2 enfants sont nés vivants ou pas, et ma seule certitude est qu’ils sont morts avant que tu puisses aller déclarer les naissances.

Mais ce que je sais, c’est combien il est douloureux de laisser aux autres définir les frontières de la vie de ses propres enfants… Laisser les autres jeter un voile sur la naissance d’un bébé, quel qu’en soit le terme. Laisser les autres « invisibiliser » un enfant.

Je le sais.

À vous ❤ ….

Sources :

Une petite route

« Des beaux paysages que la nature a semés avec profusion dans ce petit coin de terre peu chanté par les poètes. Des chênes gigantesques qui s’élèvent à tous les points de l’horizon : tantôt sortant du sol ou en épaisses futaies, ils forment de grandes forêts qui servent de repaire aux sangliers et aux chevreuils, tantôt parsemés à distance, ils fixent les limites des héritages et servent d’encadrement aux champs de blé, de maïs et de genêts… «

La Gâtine…

Et en son sein un joli petit bourg, comme assis au milieu du feuillage : la Chapelle-Saint-Laurent (79).

Ce village d’où part une ancienne petite route, longue d’environ 1200 mètres, profonde, ombragée et qui porte en elle des empreintes ineffaçables. Cette petite route confidente des prières de nombre de mes ancêtres, usée par leurs pas tout au long et au fil des siècles, n’était au départ qu’un sentier étroit, presqu’enfoui dans le sol et dominé par des chênes séculaires où on y croisait à chaque détour des statues de la Vierge et de nombreuses croix.

Cette petite route qui mène à Notre-Dame-de-Pitié.

Pierre BROSSARD, Marie BONTEMPS, Mathieu BODIN, Charles GERMAIN, Andrée BENESTREAU, mais aussi Mathurine VIOLLEAU, Gabriel DAUNIS à la fin du XVIIème siècle, ou bien Jean JOUYNEAU, Françoise NOIRAUD, Jean BODIN, Perrine BAUDRAN, Philippe ROY, René GENDRINEAU, René COLLIN ou encore Perrine FOURNIER, au milieu du XVIIIème. Puis Pierre et Jeanne CHAMARE, Jacquette ALBERT, Hilaire CORNUAU, Jacques MOURIL suivis au XIXème siècle par Jean DUJOUR, Pierre et Jean-Baptiste BERTHELOT, Joseph IMBERT, pour n’en nommer que quelques-uns, tous mes ancêtres à la 8ème, 9ème, 10ème ou 11ème génération, vous avez emprunté cette petite route menant vers ce lieu vénéré, vers ce lieu de pèlerinage, vous tous qui êtes ma famille chapelaise.

Et toi aussi Françoise. Toi, tu es la petite fille de mes sosas Pierre GERMAIN et Jeanne GORRY et tu es unie le 26 juin 1701 à Pierre BELORGES dans la chapelle de cet endroit si particulier, nommé dans ton acte de mariage : « annexe de cette paroisse » (la Chapelle-Saint-Laurent).

extrait acte mariage Françoise GERMAIN- 27.06.1701

Et toi…

« Moi ? Oui aussi ! Je m’appelle Louise MIGEON, et je suis ta 6 x arrière-grand-mère. Je connais très bien Notre-Dame de Pitié ! Ce pèlerinage je l’ai fait comme tous ceux que tu as nommés, comme tous les autres chapelais, et comme nombre d’autres car on y vient de 12 à 15 lieues à la ronde et même parfois davantage.

Pourtant il faut que tu saches que de nombreux autres sanctuaires existent dans la région : à Secondigny, à Saint Aubin le Cloud ou à Viennay pour obtenir de St Barthélémy la guérison de la peur et des tremblements nerveux; ou bien à Clessé pour demander à St Urbain une protection contre les orages, les grêles et autres intempéries; ou encore à Azay sur Thouet pour prier St Fort de bien vouloir guérir les maladies de poitrine; ou dans les nombreuses chapelles disséminées ici ou là pour invoquer St Blaise de bien vouloir protéger nos troupeaux. Il y en a tant et tant…

Mais de toutes les dévotions, entends bien qu’aucune n’est plus plus chère à notre cœur de gâtinais que celle-là. Celui qui a une faveur à demander ou une guérison désespérée à obtenir se dirige immanquablement vers notre « Bonne Dame de Pitié ».

Souvent les soirs d’hiver lors des veillées, les hommes aiment à raconter les légendes de nos contrées. Certaines effrayantes comme celle de l’étang Olivette, mais aussi d’autres récits moins farfelus ou imaginaires pour transmettre notre héritage, nos traditions, comme l’évocation de Notre-Dame de Pitié :

« Un jour, un laboureur poussa la herse de sa charrue jusqu’au pied d’une antique muraille, un vieux mur ruiné dont la vase se perdait dans les touffes épaisses d’une haie d’aubépine. L’herbe qui croissait à l’ombre du buisson s’écarta sous la pointe du soc et découvrit au regard du paysan une belle statue de la Vierge. Elle fut d’abord placée dans un rustique oratoire en plein vent à l’endroit même où elle fut trouvée puis on lui construisit une modeste chapelle… »

Détruite ou endommagée au fil des ans d’abord par les Normands vers 815, puis en 1561 par les huguenots et ensuite par les « bleus » en 1794, elle fut restaurée, reconstruite, agrandie sans que les pèlerinages cessent et ils s’intensifièrent même lorsque le pays retrouva sa tranquillité. L’assemblée de Pitié demeure depuis l’une des plus célèbres manifestations du Poitou et elle perdure encore aujourd’hui à ton époque…

Tu le sais, nous vivons en suivant les enseignements de l’Église et notre présence sur terre est rythmée par le son de ses cloches. « Les traditions nous sont chères et demeurent au fil des ans : comme celles des fêtes patronales, celles avant l’Ascension, ou les processions matinales des rogations accomplies à travers la campagne pour implorer du ciel la protection des récoltes. » Chaque évènement de notre existence est donc relié à notre Église, et nous y aimons la vie joyeuse des moments partagés entre voisins et amis.

Ainsi à l’assemblée de Pitié se mêlent souvent manifestations religieuses et fêtes populaires. Ces moments sont prétexte à danser au son des cornemuses et hautbois, ou bien pour les plus jeunes, à pratiquer gaillardement le fouiallage derrière les chemins creux des alentours. Qui sait si « ta » Françoise GERMAIN n’y a pas rencontré de cette façon son Pierre… Tout cela accentue le caractère populaire de ces rencontres et pèlerinages sans pour autant en entamer la piété.

" (…)Mais d’où vient ce bruit qui s’élève
D’un confus mélange de vois ?
D’où sort tant de monde à la fois ?
C’est la messe que l’on achève.

Les processions séparées
S’écartent par divers sentiers
Et cherchent les cabaretiers,
Dont les tables sont préparées. (…)"
(Feste de village - Julien Collardeau -1697)
« Pendant de très nombreuses années, au mois de septembre on y a même noté la présence de faux pèlerins, de marginaux, mercelots, charlatans et bonimenteurs, montreurs d’ours ou de phénomènes, tous habitués des foires de Niort ou de la Chataigneraie, sans oublier les gueux et coquillards. »

Quand on approche de la chapelle dédiée à notre « Bonne-Dame », on découvre près de la porte les marchandes de vœux, installées là pour proposer aux pèlerins tout un choix de petits ex-voto en cire. Celui qui souffre d’un bras achète un bras et le dépose dans une corbeille placée près de la statue. On peut ainsi se procurer des têtes, des pieds, des jambes, des mains, des yeux ou bien même des animaux de la ferme, tous fabriqués dans des petits moules en bois transmis de génération en génération. Ces gestes votifs nous les utilisons bien sûr pour faire toutes nos demandes de grâces ou guérisons, mais ils servent aussi à remercier la Bonne Notre-Dame de ses interventions.

Avant de découvrir l’acte de mariage de Françoise GERMAIN, tu n’avais jamais entendu parler de Notre-Dame de Pitié. Alors Nat, toi qui cherche inlassablement tes racines, toi qui aime tant essayer de nous comprendre, de découvrir ce qu’étaient notre quotidien et notre vie, j’aimerai t’inviter : accorde toi le temps d’emprunter cette petite route, de suivre nos pas, nos traces qui te mèneront sur les hauteurs de cette Gâtine que tu aimes tant. Je te propose de venir remonter le temps, de laisser ton imagination s’envoler vers nous dans les méandres du passé. De venir ainsi à la rencontre de tous tes ancêtres chapelais… »

Sources :

V comme Vicissitudes

Ce billet a été écrit initialement dans le cadre du ChallengeAZ (challenge d’écriture collaboratif) du Cercle Généalogique des Deux-Sèvres et publié sur le blog Généa79.

J’avais à cœur qu’il paraisse ici, sur mon blog personnel, pour deux raisons :

La 1ère, il aborde un sujet qui m’est très cher : la situation des femmes dans la vie quotidienne.
Et la seconde : j’y décris avec un style d’écriture très inhabituel, la vie de Céleste (ou Modeste) qui n’est autre que mon ancêtre à la 6ème génération, mon Sosa 37.

Tu es Modeste POUZIN, fillette en Bocage.

Tu es la petite dernière d’une fratrie de neuf enfants, née le 26 mars 1815 à Nueil-les-Aubiers, du mariage d’Alexis et de Jeanne MINDRON.
Tu es déclarée à l’état civil sous le prénom de Modeste.
Tu seras appelée toute ta vie Céleste.

Tu es Céleste POUZIN, jeune mère en Bocage.

Tu as rencontré Louis ALBERTEAU, je ne sais comment ni où.
Tu donnes naissance le 2 mars 1838, hors mariage, à une petite fille prénommée Céleste.
Comme toi. Deux mêmes prénoms sur un même acte.
Tu as près de toi la petite Céleste, enfant illégitime, déclarée auprès de l’officier de l’état civil par ta propre mère.

Tu es Modeste POUZIN, épouse en Bocage.

Tu es Modeste, sur les papiers de l’état civil.
Tu es Modeste, et tu te maries au début de l’été 1838 à l’aube, dans ton village natal, avec Louis.
Tu deviens Modeste « épouse de », sous les yeux de tes parents, qui t’appellent encore Céleste.

Tu es Céleste POUZIN, mère à six reprises entre 1839 et 1856, en Bocage.

Tu es Céleste et tu donnes naissance à Louis, Jean Alexis, Marie Ozitée, Victoire, Alexandre et Victor.

Tu es Céleste POUZIN, veuve en Bocage.

Tu es Céleste, veuve ALBERTEAU.
Tu es la Modeste que quitte Louis, le 14 mai 1865, à « quatre heures du soir ».

Tu es Céleste POUZIN, cheffe de ménage en Bocage.

Tu es Céleste, cultivatrice en 1868 à la ferme des Fossettes à Brétignolles.
Tu es Céleste, tu élèves tes enfants et tu emploies des domestiques.
Parmi eux, Alexis Benjamin ALBERTEAU, le frère de ton époux défunt.

Tu es Céleste POUZIN, épouse en Bocage.

Tu es Céleste, attentive à la conservation de tes biens meubles. Tu fais rédiger un contrat de mariage avec Alexis Benjamin.
Tu crées ainsi, le 15 avril 1869 à Bressuire, une communauté réduite aux acquêts.
Tu te maries avec Alexis Benjamin quatre jours plus tard, ton beau-frère de dix ans ton cadet.
Tu es Céleste, tu redeviens – par amour ou par pragmatisme – « épouse de ».
Et ta Céleste, ta Célestine, devient, elle aussi, ce même jour, une « épouse de ».

Tu es Céleste POUZIN, veuve en Bocage, puis en Gâtine.

Tu es Céleste, tu perds ton second époux en décembre 1871.
Tu es Céleste, une grand-mère.
Tu vis chez ton fils Alexis et son épouse Constance, les nouveaux « chefs » de la ferme.
Tu es Céleste et c’est en femme, en veuve, en mère et en grand-mère que tu suis ton fils dans une autre exploitation à la Moinie de Chiché, quelques années plus tard.
Tu es Céleste POUZIN, tu décèdes le 29 mai 1898, à deux heures du soir, âgée de 83 ans.

Tu étais Céleste POUZIN, ou Modeste.
Tu étais Céleste POUZIN, une femme en Bocage.
Tu étais Céleste POUZIN, une femme comme toutes les femmes en Bocage.

Pourquoi toi ?
Au XIXe siècle, alors que les pères, les frères et les époux détiennent encore l’autorité de la famille, la vie d’une femme apparaît, peut-être plus que celle d’un homme, comme propice à de multiples virages et à d’incessants assemblages. Une vie de vicissitudes, en somme.
Les vicissitudes, ces transformations successives, cette ribambelle d’événements qui ponctuent la vie humaine.
Toi, Céleste-Modeste POUZIN, tu concentres une large partie des états et fonctions possibles pour une femme de ton époque et de ton milieu. Femme aux multiples facettes, tantôt Modeste, tantôt Céleste, tu as su composer avec ces différents statuts. Tu n’es pas si différente des autres, mais tu es de ces personnes qui, grâce à de petits hasards et quelques tours du destin, s’érige en exemple : je parle ici de toi, Céleste, tu n’es qu’une femme mais tu les évoques toutes.

Ce petit peu

Parler de l’histoire et de la transmission d’un objet de famille, tel est le Généathème de mars proposé par Sophie de La Gazette des Ancêtres.

J’ai de suite pensé à raconter l’histoire de la bonnetière qui me vient de mes arrières grands-parents maternels, un peu comme l’ont fait Christelle et Fred (ici et ici);

Ou bien de la montre de ma grand-mère un peu comme Sophie (ici);

Ou du taste-vin de l’arrière grand-père de ma fille;

Ou de ces chapelets transmis par mon père sans que je sache vraiment à qui ils ont appartenu;

Ou de cette boîte en carton pleine de photos, instants de vie, témoignages d’histoires, dernières mémoires de visages et notamment celle sur laquelle je découvre avec toujours autant d’émotions mon grand-père, mes arrières grands-parents et mes arrières arrières grands-parents. Mais je vous en ai déjà parlé ici sur ce blog.

Il y a aussi ces objets que j’aurais aimé hériter, comme les médailles de mon grand-père, ou bien le cadre qui trônait sur le buffet de ma grand-mère, ou sa vieille machine à coudre, ou… ou… Tellement d’autres, tous emportés par le vent tourbillonnant du temps loin de moi, loin de ma famille.

Mais celui qui m’est le plus précieux est un tout petit objet. Bien plus qu’un objet d’ailleurs, un petit livret datant de 1891 : le livret de famille de mes arrières grands-parents.

Ce n’est qu’un petit carnet, que du papier mais je le manipule et le contemple comme s’il s’agissait d’un manuscrit très ancien, voire un parchemin découvert par quelque archéologue et je prends comme un signe du destin qu’il soit arrivé jusqu’à moi.

Un vieux livret donc, qui au détour de ses pages, me donne un aperçu de vies qui débutent… Les années ont donné au papier de ce carnet une douceur inégalable, son toucher me transporte dans une autre époque, une autre vie. Et son odeur addictive, subtile, sa couleur jaunie, fânée, comme piquée de rouille, sa fragilité telle celle d’une feuille morte, tout me ravit.

C’est un document authentique, unique qui porte la trace du temps si destructeur, et qui me fait retourner d’une manière émouvante, forte et passionnante aux sources d’une aventure : celle d’un nouveau foyer, celle de la famille à venir de mes arrières grands-parents. Le pouvoir d’évocation de ces quelques pages est énorme : il offre un voyage dans le temps et le pouvoir de recréer, de raconter leur histoire.

Et pourtant le ton y est froid, impersonnel et détaché.

Et pourtant le sortir de son écrin ne rappelle aucun souvenir réel, vécu.

Mais je dois à ce petit livret, et à tous les autres « vieux papiers » la possibilité de pratiquer cette quête, cette passion qu’est la généalogie. Ils m’offrent cette unique et troublante sensation de prendre chaque jour le chemin tracé par les pas de mes aïeux, de ma famille. Ils me font suivre leurs empreintes.

Au travers de tous ces objets, photos, montres, meubles c’est un petit peu d’eux que j’ai près de moi, un petit peu de leur présence.

Ce petit peu qui coule dans mes veines.

Un nom

Est-ce ton nom, Mathurin qui est inscrit sur cette liste ? Est-ce bien toi, « le » Mathurin petit-fils de François DENAIS et Renée RENAUDIN, mes ancêtres à la 10ème génération ?

Je le pense. J’en suis quasiment certaine, même si aucun élément factuel ne vient vraiment étayer ma déduction.

Cette liste qui dit, sans autres détails : « Mathurin DENAIS, domestique, domicilié à Noirterre, condamné à mort comme conspirateur le 6 nivôse an 2 par la commission militaire séante à Saumur ».

Je ne connais personne d’autre que ton père, âgé de plus de 60 ans, et toi, né le 3/01/1763, portant ces nom et prénom à Noirterre (79) à la toute fin du XVIIIe. Il est donc aisé de supposer que tu es le plus apte de vous 2, vu ton âge, à participer à la rébellion vendéenne. Est-ce l’arrestation et la terrible exécution en mars 1793 de votre prêtre, Charles CORNUAULT, qui t’a révolté et fait partir si loin de ta famille ? Ou bien la mort tragique de voisins, d’amis, ou membres de ta famille tels ta cousine Marie GAUFRETEAU et son mari Pierre IMBERT. Comment savoir ?

Un prénom et un nom, donc au milieu de tant d’autres. Trois lignes au milieu d’une liste. Une liste tellement longue.

Tu fais partie de ces 300 « brigands » las de se battre, pour la plupart venant des Mauges et du Bressuirais, qui rendent leurs armes à Angers, au retour de la virée de Galerne.

Puis vous êtes emmenés à Saumur mais, là, les prisons sont saturées ayant déjà en leur sein plus de 800 prisonniers comme le précise le comité révolutionnaire dans son rapport du 18 brumaire an 2. Surcharge due notamment aux décrets des 12 et 17 septembre 1793 ordonnant l’arrestation de toutes les personnes « suspectes ». À partir de ce moment où le terme « suspect » devient un mot ténébreux, qui va tout justifier, un mot « fourre-tout » qui englobe tous les opposants, quoiqu’ils aient fait. Pire encore, la dénonciation devient un devoir sacré pour ceux qui se disent « bons » républicains. Tous les « suspects » deviennent rapidement détenus avec transfert dans une prison. Puis, après interrogatoire, certains sortent de leur geôle et sont immédiatement déportés, et les autres sont tous traduits devant une commission militaire.

Les conditions de détention sont épouvantables : il n’y a pas d’infirmerie, l’air est infect et les maladies se multiplient ; il n’y a pas de baquets ni de latrines, les prisonniers couchent entassés sur de la paille souillée de leurs propres ordures. Devant l’urgence de votre venue, il est décidé à Saumur que tous les locaux seraient réquisitionnés : la tour du bourg, la chapelle, les églises des Cordeliers, de St Pierre, de Nantilly et l’ancien palais de la Cour des Aides.

Mais cela ne suffit pas… Le 27 frimaire déjà, la commission recevait les consignes de FRANCASTEL qui jugeait le moment venu de vider les prisons remplies par l’effondrement de la rébellion ; la guillotine et les déportations ne suffisant pas, la fusillade sera adoptée pour « traitement » de la multitude.

FRANCASTEL… Marie Pierre Adrien FRANCASTEL.

Cet homme, en mission depuis octobre, réprime avec vigueur l’insurrection vendéenne déclarant et ordonnant, notamment au général Grignon :

« Tu feras trembler les brigands auxquels il ne faut faire aucun quartier, nos prisons regorgent de prisonniers en Vendée ! (…) Il faut achever la transformation de ce pays, en désert. Point de mollesse ni de grâce (…) Ce sont les vues de la Convention (…) Je le jure : la Vendée sera dépeuplée. »

La Convention, en effet, a donné le ton le 2 aout de cette même année en décrétant la destruction de la Vendée et de ses combattants.

Vous arrivez donc à Saumur en Décembre et vous êtes aussitôt enfermés dans l’Église de Nantilly, à l’intérieur de laquelle la Commission Militaire vient rapidement procéder à votre interrogatoire. Interrogatoire succinct puisque seuls vos noms, prénoms, professions, domicile vous sont demandés ; puis sont notés vos chefs d’inculpation et après ce simulacre de jugement vous êtes tous condamnés à mort, à l’exception des plus jeunes d’entre vous, ceux de moins de 18 ans…

Le jour même sur les « 4 heures de relevée » quand la nuit commence à tomber, des fosses sont creusées hâtivement, non loin de là par une unité républicaine. Hâtivement, donc peu profondes.

Un détachement de 300 soldats vous fait sortir de l’Église sous prétexte d’une promenade. Attachés les uns aux autres par des cordes, vous êtes conduits à la butte de Bournan dominant le Thouet au-dessus du village de Munet, dans un champ appelé « les Moulières ».

Là, dans le petit bois juste à gauche…

Sans être dupes de ce qu’il va vous arriver, vous marchez tous la tête haute, en priant Dieu avec le plus grand calme, sans pleurer, sans murmurer, sans la moindre plainte.

Difficile d’accepter l’idée d’un tel massacre : 233 hommes s’agenouillant un soir de décembre au bord de ces fosses, d’impitoyables bourreaux les massacrant à coups de fusils, de sabre et de baïonnette et rentrant ensuite dans la ville, ivres de sang, en chantant le « ça ira ». Et pourtant …

Vos cadavres sont enfouis avec une telle précipitation, qu’ils ne sont recouverts qu’à peine d’un pied de terre. Si peu que dans les semaines qui suivent, l’odeur dégagée par ce charnier incommodent les habitants des alentours, aussi les autorités ordonnent-elles de prendre rapidement les mesures nécessaires : après « traitement à la chaux vive », d’énormes pierres sont jetées sur la terre recouvrant vos dépouilles. Ces pierres toujours visibles aujourd’hui.

Au total 516 prisonniers hommes, femmes et enfants furent fusillés à Saumur en quelques semaines. Pour vider les prisons…

Mathurin, ton nom n’est pas resté dans l’Histoire, il est juste noté sur une liste…

Une liste de noms.

Des noms d’hommes combattant pour l’armée Vendéenne.

Des hommes qui étaient, pour la plupart et avant tout, des paysans. Des paysans qui ont pris les armes pour protéger leur clergé, la noblesse et le Roi, auxquels ils étaient très attachés. Des paysans qui ne comprenaient pas, et par conséquent qui haïssaient, cette jeune et nouvelle République qui à leurs yeux ne faisait que poursuivre leurs prêtres et tuer leur Roi. Des paysans qui, après chaque bataille, rentraient chez eux pour « changer de chemise » comme ils dirent, mais qui en réalité rentraient chez eux pour prendre leur charrue, pour faire vivre leur famille. Des paysans qui, à l’appel des cloches des églises, reprenaient leurs armes, et guidés par les ailes des moulins retournaient se battre pour « Dieu et le Roi ». Des paysans, qui n’avaient qu’une idée en tête ce jour-là lorsqu’ils rendirent leurs armes : rentrer définitivement chez eux.

Des paysans exécutés le 6 nivôse de l’an 2.

Le 26 décembre 1793… Un lendemain de Noël.

Sources :

Membre du CG86 ![](2025-04-10-08-41-41.png)

Membre Geneatech